Billet retour pour Hong Kong 3/3: La patience du Dragon a ses limites

Hong Kong, mardi 30 juin, 23 heures : un ultime bras de fer vient d’être perdu, et une chape de plomb va s’abattre sur la ville. La patience du Dragon chinois aura duré 23 ans … Dans cette dernière partie, Yan témoigne des conséquences de cette nouvelle loi de sécurité nationale pour le militantisme pro-démocratie, dans sa vie quotidienne, et pour l’avenir de tous les Hongkongais.

Yan avait déjà dû relever de nombreux défis depuis un an : vivre à plus de 9000 kilomètres de chez elle dans un pays culturellement si différent du sien, affronter une pandémie puis une quarantaine, le tout en continuant à mener à bien ses études. Mais un obstacle d’une toute autre nature se profilait à l’horizon. Depuis un certain temps, l’influence de la Chine dans les affaires internes hongkongaises prenait de l’ampleur : nominations à des postes clés, création d’un « bureau de liaison du gouvernement central », invalidation de l’élection de députés démocrates, enlèvements d’éditeurs, interdiction du parti indépendantiste. Malgré tout, les Hongkongais jouissaient encore de libertés inconnues en Chine continentale. L’espoir était immense après la « victoire » de 2019, où Carrie Lam avait cédé en retirant le projet de loi d’extradition entre la R.A.S (Région Administrative Spéciale) et la Chine Populaire, cela après des mois de contestation. Les manifestations s’étaient poursuivies pour obtenir, entre autres, le tant attendu suffrage universel direct pour toutes les élections. Mais tout s’était ensuite rapidement effondré. En janvier, la pandémie est brutalement venue couper court aux manifestations. Six mois plus tard, la loi de sécurité nationale emportait avec elle les cendres de la liberté d’expression, et ce qu’il restait de l’indépendance de la justice. La Chine a-t-elle profité de l’épidémie de Covid-19 pour reprendre la main sur la ville ? Yan apporte son point de vue sur les différentes questions que pose cette loi. Elle témoigne des conséquences de cette nouvelle législation pour la société hongkongaise, et sur le plan personnel. Tous les aspects de sa vie s’en trouvent affectés, au point où même son avenir dans la R.A.S se voit désormais remis en question.

Hong Kong et la Chine : Des destins divergents

Rentrée en application le 30 juin 2020, la loi sur la sécurité nationale punit de peines allant jusqu’à la réclusion à perpétuité quatre crimes : subversion, collusion avec des forces étrangères, sécessionnisme et terrorisme. Pour commencer, retour sur les fondements historiques et juridiques de la loi qui bouleverse aujourd’hui la vie des Hongkongais.

Hong Kong : « Une île déserte avec guère plus d’une maison dessus »

En 1841, le secrétaire Britannique aux affaires étrangères Lord Palmerston, l’un des instigateurs de la première guerre de l’opium contre l’Empire de Chine, décrivait Hong Kong par cette formule lapidaire : « Hong Kong est une île déserte avec guère plus d’une maison dessus ». Très exactement 179 ans plus tard, cette « île déserte » est devenue la 3ème place financière mondiale, une ville-monde prospère dépassant sur certains points de nombreux pays développés. Son PIB par habitant est l’un des plus élevé au monde, et son économie est pour la « Heritage Foundation » la plus libéralisée. C’est une ville d’Occident au beau milieu de l’Orient. L’héritage de la colonisation britannique y est pour beaucoup. Il a laissé des valeurs, un capitalisme roi et une justice indépendante.

Que serait cette ville si l’Empire Céleste n’avait pas perdu les guerres de l’opium contre le Royaume de sa Majesté la Reine Victoria ? Aux XVIIIème et XIXème siècles, devant l’immense marché potentiel chinois, les britanniques voient une opportunité pour écouler une marchandise sous laquelle ils croulent : l’opium des Indes. Cependant, Canton était alors la seule ville chinoise ouverte au commerce international, une injure pour les principes libre-échangistes anglais. De plus, l’Empire chinois avait toujours été un partenaire difficile. Il refusait de voir sa population droguée par les marchands européens, et ne voulait être payé qu’en monnaie d’argent, non pas contre des marchandises !

Après la première guerre de l’opium (1839-1842), l’île de Hong Kong est cédée pour l’éternité au Royaume-Uni en vertu du traité de Nankin, le premier « traité inégal » d’une longue et humiliante série pour l’Empire du milieu. L’avidité des marchands de l’Empire britannique aura eu raison de l’intégrité du territoire chinois, qui s’ouvre par la force de l’impérialisme européen au commerce international. L’humiliation se poursuit en 1856 avec la seconde guerre de l’opium, qui voit la péninsule de Kowloon tomber dans le giron britannique. En 1898, ce sont les Nouveaux Territoires, représentant 80% de la colonie, qui rejoignent l’Empire. La Chine les concède aux anglais dans un bail emphytéotique de 99 ans, soit jusqu’en 1997.

De la colonie à la Région Administrative Spéciale : Vers la rétrocession

Hong Kong Island and Port, vers 1865

La colonie poursuit son développement et devient un véritable « joyau de la couronne » en Asie au cours du XXème siècle. Dans les années 1960, elle se hisse ensuite au rang d’un des quatre « Dragons » asiatiques qui connaissent une forte croissance industrielle. Le « rocher » se transforme radicalement en un symbole du capitalisme occidental aux portes de la Chine communiste. L’échéance du bail des Nouveaux Territoires se profile néanmoins à l’horizon … Dans les années 1980 il devient évident qu’il sera impossible de diviser Hong Kong en ne rendant que cette partie de la colonie. L’aménagement urbain ne le permet pas, une ligne de métro traverse la « frontière » avec Kowloon par exemple. De surcroît, il est impensable d’engager un bras de fer avec la RPC :  le territoire est militairement indéfendable. Margaret Thatcher évoque à ce sujet dans ses Mémoires cette menace de Deng Xiaoping, au pouvoir depuis 1977 : « Nous pourrions reprendre Hong Kong en une journée ». Sachant que les approvisionnements en eau et nourriture provenaient de la province voisine du Guangdong, le rapport de force était décidément en faveur de la RPC.  

Il faut alors absolument trouver un compromis permettant une rétrocession pacifique. Le principe « Un pays, deux systèmes » en est le fruit. Énoncé dans la Déclaration sino-britannique de 1984 sur la question de Hong Kong, puis repris dans la Loi Fondamentale hongkongaise de 1997, il fait théoriquement office de bouclier contre toute ingérence de Pékin dans les affaires internes hongkongaises, ou atteinte aux droits fondamentaux des citoyens. Hong Kong disposera de son propre système législatif, exécutif et judiciaire, ainsi que d’attributs caractéristiques : drapeau, monnaie et passeport. Son économie capitaliste et son mode de vie devront rester inchangés pendant 50 ans.

La rétrocession de 1997 : Un mariage forcé ?

Néanmoins, la rétrocession prévue pour le 1er juillet 1997 était attendue avec anxiété par les hongkongais. La RPC respectera-t-elle ses engagements ? Tous avaient encore à l’esprit la répression de Tian’anmen en 1989. Yan, qui n’était pas encore née à l’époque, relate le témoignage de ses parents. Son père, fervent démocrate, était en colère. Les britanniques étaient-ils en train d’abandonner les Hongkongais à leur propre sort ? La population se sentait quelque peu dépossédée, n’ayant pas le droit à l’autodétermination pour choisir son destin. Comme le résume Yan : « C’était juste une discussion entre deux gouvernements, et donc ils ne pouvaient que regarder la cérémonie [de rétrocession] à la télé en ne faisant rien ». Néanmoins, les relations avec la Chine étaient à l’époque moins tendues qu’aujourd’hui, les Hongkongais pouvaient donc laisser libre cours à leur imagination, rien ne paraissait inéluctable. Les paris étaient ouverts, et une partie de la population était véritablement optimiste : « Certains pensaient que la rétrocession pouvait favoriser le développement de Hong Kong, tandis que certains pensaient que le PCC prendrait le pouvoir, Hong Kong ne serait plus libre à l’avenir », explique Yan. D’autres Hongkongais encore, comme la mère de Yan, ne prêtait tout simplement pas attention aux débats qui agitaient la citée. Le plus important restait la vie quotidienne. L’accord de rétrocession, c’était de la politique, et la politique pour beaucoup c’était quelque chose de bien trop lointain.

Partir loin, c’était le mot d’ordre des plus pessimistes. Dès 1984 et la signature de la Déclaration sino-britannique, Hong Kong a connu une vague d’émigration de grande ampleur qui n’a fait que s’amplifier suite au massacre de la place Tian’anmen. Le pic fut atteint en 1992 avec quelques 66000 départs, majoritairement vers le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie ou les États-Unis. La demande de passeports étrangers était si forte que les pratiques de pot-de-vin étaient courantes dans les ambassades pour en obtenir un.   

Goodbye Hong Kong !

Le 1er juillet 1997, la « Perle de l’Orient » prend le large et rejoint officiellement le grand frère chinois lors d’une cérémonie retransmise en direct dans le monde entier, en présence de son Altesse Royale le Prince Charles, représentant la Reine Élizabeth II. Lorsque la RPC retrouve sa souveraineté sur Hong Kong, il faut dire que le contraste entre le régime Populaire et ce qui est désormais la R.A.S est saisissant … D’une part, on trouve une société libérale où la législation antérieure à 1997 reste en grande partie inchangée. Une myriade de droits y sont protégés : propriété privée, expression, religion, presse libre, grève, égalité devant la loi, libre circulation des capitaux … le tout sous la clef de voute de l’État de droit. D’autre part, la RPC peut être qualifiée, à minima, d’État autoritaire … Les Hongkongais avaient leurs raisons d’être inquiets.

La rétrocession signait une victoire diplomatique pour la RPC et une revanche sur l’humiliation de 1841. Pékin avait gagné la première manche, et la seconde était elle-même gagnée d’avance. Il ne restait plus qu’à attendre 2047 pour que la Chine retrouve finalement une pleine souveraineté sur ce qui était, il y a 156 ans, un « rocher stérile » pour lequel Lord Palmerston n’avait que du dédain.

La loi de sécurité nationale : Le ver était-il dans le fruit dès 1997 ?

Quelle est la place de la loi de sécurité nationale dans tout cela ? Si l’histoire permet de contextualiser pour comprendre un peu mieux pourquoi Pékin a voulu reprendre le contrôle de la ville, le droit permet lui d’entrapercevoir les fondements juridiques et les moyens mis en œuvre pour parvenir à la nouvelle législation en 2020.

Hong Kong dispose d’une « mini-Constitution » (ou Basic Law, Loi Fondamentale) rédigée par un comité composé de 59 personnes, 36 Chinois du continent, et 23 Hongkongais. Elle fut adoptée par l’Assemblée Nationale Populaire en 1990, et rentra en application le 1er juillet 1997. Dans ce texte, fruit du compromis sino-britannique de 1984, les bases de la loi qui fait aujourd’hui polémique étaient déjà posées. L’article 23 dispose que : « Hong Kong devra promulguer une ou des lois interdisant tout acte de trahison, de sécession, de sédition, de subversion contre le gouvernement populaire central ». C’était une obligation pour le gouvernement de la R.A.S, mais il n’y avait pas de calendrier de mise en œuvre prévu. Or, l’adoption de la loi a sans cesse été repoussée depuis 23 ans. En 1997, en vertu du principe de haute autonomie de Hong Kong, Pékin n’avait pas été jugé compétent pour imposer ce type de législation. La Chine devait en principe se contenter des affaires étrangères et de la défense de la ville. C’est pourquoi elle pouvait ajouter de nouvelles dispositions à l’annexe III de la Loi Fondamentale hongkongaise, concernant les lois des domaines de la défense et de la diplomatie qui y sont automatiquement appliquées. Il s’agissait là des compétences exclusives de la RPC. Ainsi, l’autonomie de Hong Kong était de son côté en principe assurée. Le 30 juin 2020, Pékin l’a outrepassée.  

Face à la lenteur et à l’incapacité du gouvernement hongkongais, Pékin a pris les devants et a court-circuité le processus législatif ordinaire de la R.A.S. Le vendredi 22 mai 2020, le Congrès National du Peuple a déposé une résolution visant tout simplement à ajouter la loi sur la sécurité nationale dans l’annexe III de la Loi Fondamentale hongkongaise. Il s’est lui-même autorisé à légiférer contre toute interférence étrangère dans la R.A.S., pour « prévenir, arrêter et punir » les activités mettant en danger la sécurité nationale, pour lutter contre le sécessionnisme, les activités subversives et le terrorisme. Il suffisait d’affirmer que cette loi de sécurité nationale relevait d’un domaine de compétence de Pékin, ce n’était qu’une question d’interprétation.

Ce scénario catastrophe à Hong Kong était-il inéluctable ? Après coup on peut bien sûr se dire que tout était joué dès 1997, et que Hong Kong tomberait nécessairement dans le giron chinois. Mais ce serait oublier que rien n’était prévu d’avance. Pour Jean-Philippe Béja (1), il ne faut pas oublier que la Chine des années 1980 était davantage pluraliste qu’aujourd’hui, et qu’elle se libéralisait sous l’influence des réformes de Deng Xiaoping. On ne pouvait pas penser qu’un personnage comme Xi Jinping arriverait au pouvoir, avec à la clef un net durcissement du régime : « Dans l’esprit de chacun, la formule “un pays, deux systèmes” laissait la possibilité à une convergence. Les Chinois pensaient que Hong Kong allait se rapprocher des vues du PCC et d’autres pensaient que la Chine allait se démocratiser ; tout le monde s’est trompé », explique le chercheur à l’occasion d’un entretien accordé à France Culture.

Pourquoi le Dragon a-t-il subitement perdu patience ?

Le Dragon chinois aura patienté pendant 23 ans avant de forcer la main au gouvernement hongkongais. Lasse, voire exaspéré par sa lenteur, il est passé à la vitesse supérieure. Il faut bien dire qu’en comparaison le « petit frère » Macao (autre R.A.S de la République Populaire de Chine) n’a mis « que » 10 ans pour adopter sa loi de sécurité nationale, le tout sans heurts. Pourquoi la Chine a-t-elle accéléré le pas ? Les raisons sont multiples, mais le contexte sanitaire y est surement pour quelque chose.

Des Hongkongais réfractaires depuis trop longtemps

Sa patience, Pékin l’a tout autant perdue envers les manifestants, que vis-à-vis de l’exécutif hongkongais. Car si cette loi n’avait jusqu’à présent jamais pu être adoptée, c’était bien à cause des manifestations monstres que tout projet de loi pro-Pékin provoquait dans la R.A.S. Il y a eu un certain nombre de précédents soulignant la volonté des Hongkongais de ne pas voir l’influence de Pékin prendre de l’ampleur dans leurs affaires internes.

Ainsi, dès 2003, plus de 700.000 personnes étaient déjà descendues dans les rues pour protester contre le National Security bill. Cette loi d’initiative hongkongaise correspondait à la mise en conformité exigée par l’article 23 de la Loi Fondamentale. Face au tollé provoqué, le projet de loi anti-subversion a finalement été retiré. Par la suite un deuxième épisode de contestation de grande ampleur éclate en 2014. Le Mouvement des parapluies occupe Hong Kong 79 jours durant pour protester contre la réforme électorale proposée par la Chine Populaire. Le projet prévoyait l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel, mais avec une petite nuance : les candidats devaient être approuvés par Pékin. La loi ayant été retirée suite à la contestation populaire, Carrie Lam a finalement été élue au suffrage indirect en 2017 par un comité de 1194 membres représentant des groupes d’intérêts majoritairement pro-Chine. La « révolution des parapluies » a été un moment charnière de l’histoire récente de Hong Kong. De nombreuses jeunes figures du mouvement pro-démocratie ont émergées ou sont montées en puissance, comme Joshua Wong, Nathan Law et Agnes Chow, qui ont par la suite créé le parti Demosistō en 2016.

Un gouvernement hongkongais humilié par les manifestations de 2019

Les tensions entre le camp pro-démocratie et le gouvernement ont atteint leur paroxysme en juin 2019. La plus grande manifestation de l’histoire hongkongaise est alors organisée. Ils furent deux millions à se rassembler le 16 juin pour protester contre la loi d’extradition portée par Carrie Lam, qui aurait autorisé l’envoi de suspects vers la Chine continentale pour y être jugés. Pacifiques à leurs débuts, les manifestations se sont radicalisées au fur et à mesure, mais l’usage excessif de la violence par la police a choqué l’opinion publique. Le gouvernement hongkongais s’est malgré tout obstiné, et les manifestants ont redoublé d’impertinence pour obtenir le retrait du projet de loi.

Le 1er juillet, ils envahissent et mettent à sac le Conseil Législatif de Hong Kong. L’Union Jack et le pavillon de l’époque coloniale sont déployés, l’emblème de Hong Kong est lui vandalisé, et le drapeau hongkongais noir, symbole du rejet de la Chine, est exhibé. Pékin est piqué au vif. En août, au plus fort de la crise, la télévision d’État chinoise diffuse des vidéos montrant supposément des blindés de l’Armée populaire se dirigeant vers la frontière hongkongaise, rappelant aux Hongkongais le douloureux souvenir de la répression de Tian’anmen.

Le 4 septembre, le projet de loi d’extradition est finalement retiré suite aux protestations, mais il est déjà trop tard pour calmer le mouvement. Les manifestations se poursuivent et les revendications se multiplient : suffrage universel pour toutes les élections dans la R.A.S, fin des violences policières, démission de Carrie Lam. Les universités rejoignent le mouvement. Des heurts éclatent à l’université polytechnique, placée en état de siège par la police. La situation devient incontrôlable dans la ville, et Carrie Lam est lourdement sanctionné lors des élections de districts : avec 70 % de participation, l’opposition remporte 17 des 18 districts de la R.A.S. Les manifestations se poursuivent même à Noël et au Nouvel An. La pandémie viendra mettre temporairement en pause le mouvement de contestation, avant que la loi de sécurité nationale ne le réduise finalement au silence.

Les intérêts de Pékin

La fin de toute protestation dans la R.A.S devrait ravir Pékin pour de multiples raisons, notamment économiques et financières. La RPC a tout intérêt à ce que l’ordre règne à nouveau car c’est par la bourse de Hong Kong que les capitaux chinois transitent. Pour l’élite économique chinoise, Hong Kong est un lieu stratégique. Elles peuvent y investir librement, voient leur propriété privée garantie, et peuvent faire sortir leur argent de Chine sans d’indiscrets contrôles politiques. Hong Kong joue en fait les intermédiaires entre la Chine communiste et les économies capitalistes du monde entier. Entrée en récession après des mois de manifestations, l’économie de la ville doit donc à tout prix repartir pour ne pas déstabiliser celle du grand frère chinois.  

Des enjeux de puissance rentrent aussi en ligne de compte. En intégrant Hong Kong, la Chine souhaite laver l’humiliation des « traités inégaux » du XIXème siècle. C’est une façon d’affirmer sa grandeur retrouvée après plus d’un siècle de sommeil. Hong Kong a longtemps représenté une « épine » dans le pied du Géant chinois. C’est une question qu’il fallait une bonne fois pour toute régler. À terme l’objectif est clair : faire de Hong Kong une ville chinoise « comme les autres », englobée dans la mégalopole du delta de la Rivière des Perles, au côté d’autres villes du Guangdong plus grandes, comme Shenzhen ou Canton (respectivement 12.7 et 10.7 millions d’habitants, Hong Kong n’en recensant « que » 7.3 millions). Yan témoigne de ce sentiment de malaise dans la population hongkongaise, voire de cette « crise existentielle » liée à l’intégration toujours plus poussée avec la Chine continentale : « De plus en plus de Chinois peuvent venir et travailler ici. Les hongkongais locaux comme moi devienne les « citoyens de seconde classe » », regrette-elle.

Quel rôle la pandémie a-t-elle bien pu jouer ?

En 2020, La loi de sécurité nationale s’inscrit dans cet objectif de « normalisation » du statut spécial de Hong Kong. Dès 2003, le gouvernement de la R.A.S avait déjà déposé un projet de loi comparable, le tout dans un contexte sanitaire étrangement similaire … Hong Kong affrontait alors l’épidémie du SRAS. Cette première tentative avait finalement avorté suite aux protestations. Aujourd’hui, selon Yan il ne fait aucun doute que la Chine a elle aussi profité de la pandémie, avec plus de succès, pour mettre en route le mécanisme qui a conduit à l’imposition de la loi de sécurité nationale. L’attention des médias et des États était presque entièrement tournée vers le coronavirus : « C’est une bonne chance pour imposer des mesures et des lois qui ne sont pas soutenues pas les citoyens », explique l’étudiante, qui insiste aussi sur le fait que d’autres chefs d’États ont aussi réussi à cacher un renforcement de leurs pouvoirs sous l’écran de fumée provoqué par la crise sanitaire. Viktor Orbán en Hongrie a par contre eu plus de chance en attirant moins l’attention des médias internationaux. Les nouvelles concernant Hong Kong ont en effet bien fini par se savoir dans le monde entier. Mais au moins grâce au Covid-19 le gouvernement hongkongais a pu prévenir l’éclatement de manifestations monstres telles celles de juin 2019. Dès le 1er juillet, soit le lendemain de l’entrée en vigueur de la loi, la manifestation marquant l’anniversaire de la rétrocession de Hong Kong a été interdite, officiellement en raison de l’épidémie. Ce moment traditionnel de contestation à été déclaré illégal, tout comme l’avait été le 4 juin la veillée en souvenir du massacre de Tian’anmen au Parc Victoria. Désormais, les rassemblements de plus de deux personnes dans l’espace public sont tout simplement interdits, empêchant de fait toute manifestation. Manifester est pourtant le seul moyen pour les pro-démocratie de faire entendre leur voix, étant donné qu’ils n’ont jamais pu obtenir une majorité au Parlement, en dépit du score de 60 % de voix favorables qu’ils remportent habituellement depuis 1997. Seule la moitié des députés au Conseil Législatif sont élus au suffrage universel, les autres sont désignés au suffrage indirect par des représentants de groupes d’intérêts acquis à Pékin. 

« La fin de Hong Kong tel que le monde la connaissait »

Après avoir abordé les raisons historiques comme récentes qui ont poussé Pékin à reprendre progressivement le contrôle de Hong Kong, il importe maintenant d’interroger les conséquences de la loi de sécurité nationale. Du mouvement pro-démocratie en passant par la vie quotidienne de la population, elle signe pour Joshua Wong : « La fin de Hong Kong tel que le monde la connaissait » (2).

Yan, une militante pro-démocratie toujours aussi déterminée

« Les valeurs établies par l’ancienne génération, et qui nous ont rendu fiers, sont en train de disparaitre à cause du contrôle du Parti communiste chinois, qui nous a promis l’autonomie à Hong Kong … », assénait Yan lors d’une première rencontre en octobre 2019. Avant même la promulgation de la loi de sécurité nationale, elle faisait ce constat d’une mainmise grandissante de Pékin sur Hong Kong. Protéger l’héritage libéral de la ville et le principe « un pays, deux systèmes », c’est un devoir justifiant son engagement en faveur de la démocratie, et dont elle est très fière. Peut-elle encore en parler aujourd’hui ? Tout ce qu’elle exprime en ce sens pourrait théoriquement tomber sous le coup de la loi de sécurité nationale, imposée par le gouvernement chinois en l’espace d’à peine une semaine, sans consulter son homologue hongkongais. Subversion, collusion avec des forces étrangères, sécessionnisme, terrorisme : tout y passe.

La nouvelle législation affecte la société hongkongaise et le monde entier avec elle grâce à une « petite » subtilité … Sa portée va au-delà du territoire de la R.A.S. C’est une loi extraterritoriale punissant aussi les infractions commises à l’étranger, peu importe la nationalité des auteurs. Alors en préparant cet article une question s’est posée : Yan acceptera-t-elle de se mettre en danger ? Réponse plus qu’affirmative de la militante. Faire part la situation à Hong Kong est pour elle un acte plein de sens, surtout à l’heure où l’expression d’une voix dissidente peut valoir d’être mis en examen pour un (ou plusieurs) des quatre nouveaux chefs d’accusation.

Yan et la démocratie, c’est une histoire qui commence en 2014 lorsqu’elle entre au lycée et que la Révolution des parapluies éclate. Elle se souvient de sa professeure d’anglais qui a organisé un cours sur la démocratie, une intervention qui a marqué et inspiré Yan : « J’ai mieux compris ce que la démocratie est. Pour moi, la démocratie veut dire le pouvoir du peuple, qui signifie qu’on a des choix parce que c’est notre droit, et le gouvernement doit être responsable face aux citoyens, au lieu de finir ses missions politiques ».

Juin 2019 fut un autre temps fort pour Yan, qui se définit depuis comme une défenseuse de la liberté et de la justice. À l’occasion du mouvement contre le projet de loi d’extradition vers la Chine, elle a rejoint les cortèges pacifiques les 9 et 16 juin. Néanmoins, elle s’est rapidement retrouvée confrontée aux violences policières. Dénonçant les menaces, les mauvais traitements et la brutalité excessive des forces de l’ordre qu’ont subi certains de ses amis, elle décide de ne pas retourner manifester, à contre-cœur.

En France, Yan militait sur les réseaux sociaux en relayant et partageant des nouvelles sur le mouvement de contestation hongkongais. Lors d’une précédente rencontre en février elle affirmait, optimiste : « Les Hongkongais sont toujours en colère. Parce qu’on est en colère on va organiser encore plus de manifestations contre le gouvernement hongkongais et chinois ». Elle ne pouvait pas imaginer que quatre mois plus tard tout cela deviendrait impossible. L’idée d’organiser une manifestation de grande ampleur s’éloigne tout à coup lorsque l’on sait, par exemple, que huit jeunes ont été arrêtés début juillet pour avoir brandi de grandes feuilles blanches dans un centre commercial en signe de protestation …

La loi de sécurité nationale : Quelles conséquences à Hong Kong ?

Un mouvement pro-démocratie dans la tourmente

Pour le mouvement pro-démocratie, cette loi de sécurité nationale marque la fin d’un rêve, celui du suffrage universel. Hong Kong n’a jamais été une démocratie élisant la totalité de ses représentants et dirigeants au suffrage universel direct. Pendant la période coloniale un gouverneur était nommé par Londres. Des réformes de démocratisation avaient été proposées après la Seconde Guerre Mondiale, mais n’ont pas abouti. Il a fallu attendre 1991 pour qu’une petite partie des députés du Conseil Législatif soient élus au suffrage universel. Mais avant la rétrocession, la Chine voulait ralentir ou bloquer toute réforme plus ambitieuse : le système colonial devait rester compatible avec le régime prévu dans la Loi Fondamentale de Hong Kong rentrant en application le 1er juillet 1997. 

La loi de sécurité nationale aurait seulement dû cibler une « minorité extrêmement petite d’actes illégaux et criminels », comme l’avait promis Carrie Lam en s’adressant devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU le 30 juin 2020. Mais force est de constater que ça n’a pas été le cas … Personne à Hong Kong le 30 juin n’était capable d’affirmer avec certitude ce qui tomberait exactement sous le coup de cette loi, pas même la cheffe de l’exécutif qui n’a pas pu consulter le texte avant son entrée en vigueur. Un véritable flou juridique entoure cette loi. Les actes constitutifs des délits ne sont soit pas précisément définis, ou alors extrêmement vastes, posant un réel problème de sécurité juridique, d’autant plus que la répression semble arbitraire.

À l’inverse, certaines dispositions de la loi sont bien plus claires et viennent causer du tort aux militants pro-démocratie. La loi d’extradition mise au placard par Carrie Lam en septembre 2019 revient par la petite porte. Les suspects et les dossiers peuvent désormais être envoyés et jugés en Chine, où ne s’appliquent absolument pas les mêmes règles de procès qu’à Hong Kong … Les autorités chinoises pourront venir au cœur de la ville pour court-circuiter sa législation, sa loi fondamentale et son système judiciaire. En témoigne l’implantation des forces de sécurité chinoises dans la ville, où un « office de protection de la sécurité nationale » a été mis en place. Ses membres sont nommés par Pékin et ne sont pas soumis au droit local. De même, une unité de police spécialisée a été constituée pour effectuer des contrôles d’identité ainsi que des écoutes téléphoniques et des perquisitions sans mandat judicaire préalable. L’idéologie de la Chine Populaire devrait elle aussi s’inviter dans les salles de classe, où « l’éducation à la sécurité nationale » devra être enseignée et promue.

Arrestation d’Agnes Chow
©Lam Yik Fei, New York Times

Les effets de cette loi ne se sont pas fait attendre. Douze candidatures pour les prochaines élections législatives (reportées en raison de la crise sanitaire), ont d’ores et déjà été disqualifiées, dont celle de la figure de proue du mouvement pro-démocratie Joshua Wong. D’autre part, des militants ont été arrêtés, comme la très populaire Agnes Chow, 23 ans, co-fondatrice du parti Demosistō en 2016. Cette dernière est poursuivie pour « incitation à la sécession » et « collusion avec des forces étrangères » en vertu de la nouvelle loi. Celle qui fait partie des premières personnalités politiques à avoir été arrêtée a depuis été relâchée sous caution, mais elle risque la prison à perpétuité. Lors de la même journée, Jimmy Lai, magnat de la presse fondateur du quotidien Apple Daily et soutien financier des groupes pro-démocratie, a lui aussi été arrêté, et les locaux de son journal ont été perquisitionnés.

Face aux perspectives d’arrestation, de nombreux militants pro-démocratie ont déjà choisi l’exil. Après avoir conjointement annoncé son retrait de Demosistō, avec Joshua Wong et Agnes Chow, puis la dissolution du parti, Nathan Law s’est enfui au Royaume-Uni. Comme lui, Ray Wong Toi-yeung est parti pour l’Allemagne et Wayne Chan Ka-Kui pour les Pays-Bas.

Hong Kong : Le règne de la peur

La nouvelle loi de sécurité nationale pourrait être qualifiée à juste titre d’Orwellienne. La façon dont elle criminalise tout slogan, livre ou post sur les réseaux sociaux en divergence avec la doxa, l’idéologie du Régime Populaire, rappelle le « crime par la pensée » dans le roman dystopique de George Orwell 1984. Agir sur les pensées, remodeler l’individu en lui soustrayant toute pensée critique, sont des objectifs insidieux de la loi selon ses plus fervents adversaires.

Pour le Géant chinois, la peur s’est imposée comme le seul moyen de finalement restaurer l’ordre dans la cité-État. Avec des peines de prison allant de 10 ans de réclusion jusqu’à la perpétuité, la nouvelle loi de sécurité nationale peut refroidir les ardeurs des militants pro-démocratie les plus déterminés. En cas d’arrestation, ils ne sont pas assurés de recevoir un procès équitable selon les règles de justice hongkongaises. Le 30 juin à 23 heures, la réaction des Hongkongais à été immédiate. Sur les réseaux sociaux et les messageries en ligne, beaucoup ont précipitamment supprimé leur contenu potentiellement « subversif », et supplié leurs amis de faire de même. Les pages Facebook ou Twitter de soutien aux manifestants ont peu à peu disparu, et un climat de peur s’est installé dans la société hongkongaise. Cette autocensure et une telle prise de contrôle de l’opinion publique auraient paru inimaginables il y a encore quelques mois dans cet îlot de liberté aux portes du régime chinois.

Comment continuer à militer lorsqu’on ne peut plus exprimer publiquement son opposition ? Yan se confie : « Malgré la perte de la liberté d’expression, quand même on discute normalement sur des forums hongkongais, on partage des informations sur Facebook, Twitter, Instagram ». L’étudiante, qui militait déjà essentiellement sur les réseaux sociaux lors de son séjour en France, devra continuer de s’en contenter … mais en faisant plus attention. Internet, le dernier retranchement des pro-démocratie, est en effet un bastion bien fragile et peu sûr. Des hongkongais ont d’ores et déjà été appréhendés par la police pour des publications « subversives » sur les réseaux sociaux, pourtant parfois même postées avant l’entrée en application de la nouvelle loi. De plus, cette la législation accorde aux autorités un plus large contrôle sur l’information diffusée en ligne. Le chef de la police peut dorénavant exiger le retrait d’une information susceptible de violer la loi. En cas de refus, les entreprises ou prestataires de services sont passibles d’amendes, de sanctions et d’une peine de prison d’un an maximum. Les autorités peuvent désormais demander l’obtention des données personnelles des utilisateurs. En réaction à la nouvelle loi, Google, Facebook, Twitter, LinkedIn et WhatsApp ont annoncé qu’ils ne répondraient plus aux demandes de transfert de données de leurs utilisateurs résidant dans la R.A.S. Quant à lui, TikTok a décidé de suspendre son application dans le territoire.

Malgré tout, force est de constater que les Hongkongais font preuve d’une incroyable résilience. Ils changent leurs moyens et stratégies de contestation pour tenter de s’adapter à l’évolution de la législation. Dans son article « Hongkongers face a Kafkaesque reality as censors outlaw the words of protest » (3), publié dans The Guardian, Louisa Lim rapporte l’ingéniosité, voire le culot dont font preuve les Hongkongais contestataires. Le 2 juillet, le slogan « libérez Hong Kong, révolution de notre temps » a été déclaré illégal en raison de son allusion à l’indépendance du territoire. Face à la perte de ce slogan populaire, les militants ont quand même décidé de le conserver en utilisant un sigle formé par sa transcription cantonaise en latin : GFHG, SDGM.

Si d’autres slogans militants ont disparu de l’espace publique, ils ont aussitôt été remplacés par une myriade de post-it vierges, de feuilles blanches, grises ou noires. Dans les « magasins jaunes » soutenant les mouvements de contestation, les messages de soutien des clients (ou lennon walls), les affiches de protestation et les rubans jaunes (symbole du Mouvement des parapluies) ont été retirés, mais des autocollants neutres s’y sont immédiatement substitués en guise de protestation. Finalement, « l’hymne » non-officiel des protestations de juin 2019 « Glory to Hong Kong », déclaré « subversif », a été modifié. Certains mots ont été remplacés, et des extraits de musiques populaires cantonaises se sont substitués aux passages les plus controversés.

Une vie quotidienne bouleversée par la loi de sécurité nationale

Sur un plan plus personnel, Yan nous livre son témoignage concernant l’impact de la loi de sécurité nationale sur sa vie quotidienne. Elle s’interroge sur les conséquences dans le système universitaire, et va même jusqu’à remettre en question son avenir dans sa ville natale.

Un système universitaire sous pression

La nouvelle législation jette un voile sombre sur la liberté d’information dans la ville. Des librairies et bibliothèques on dès à présent retiré des ouvrages d’auteurs pro-démocratie de leur collection pour vérifier qu’ils n’enfreignent pas la loi. De leur côté, les maisons d’édition ont été priées de bien vouloir modifier leurs manuels scolaires. Des références à la séparation des pouvoirs, ainsi que des illustrations de manifestants et de slogans ont été effacés. Les « liberal studies » sont particulièrement visées. Obligatoires pour les élèves au lycée, elles sont accusées par les loyalistes pro-Pékin de servir la propagande du camp démocrate.

À l’heure où Yan se prépare pour sa rentrée prévue le 28 septembre, elle se doute bien que ses cours à l’université n’auront peut-être plus rien à voir avec ce qu’elle connaissait auparavant. L’ambiance propice aux débats d’idées risque de se détériorer, ou même de disparaître. Des caméras de surveillance pourraient être installées dans les salles de classe. Yan craint qu’un climat de suspicion, voire d’hostilité s’installe à l’université entre étudiants démocrates et pro-Pékin : « Dans mon programme, mes professeurs critiquent souvent le gouvernement hongkongais et chinois […] Je crains que les étudiants qui soutiennent la Chine vont dénoncer les professeurs qui la critiquent ou les étudiants qui engagent des polémiques », explique Yan. Hong Kong était en effet jusqu’à présent un îlot où l’on pouvait librement parler dans les salles de classe de sujets controversés : critique de la révolution culturelle, massacre de Tiananmen, question de l’indépendance tibétaine, répression en cours au Xinjiang, statut de Taïwan. Il s’agit de tout autant de sujets tabous en Chine continentale. La loi de sécurité nationale pourrait ainsi causer du tort à l’attractivité internationale des universités hongkongaises. Pour R.AS., qui compte parmi les établissements les plus renommés d’Asie, la liberté d’expression était un atout pour essayer d’attirer les étudiants internationaux.

Si la nouvelle législation représente un risque pour la qualité de l’enseignement, il en va de même pour la liberté académique. Les professeurs d’université sont aujourd’hui sous pression. Entre convictions personnelles et respect de la nouvelle législation, un choix cornélien s’impose à eux : « Les professeurs vont s’autocensurer quand ils parlent de la Chine », affirme sans détours Yan. C’est aujourd’hui un climat de terreur qui règne dans le monde universitaire hongkongais. Comme lors de la Révolution Culturelle entre 1966 et 1976, les professeurs ont peur d’être purgés. Accusés de corrompre la jeunesse avec leurs idées « subversives », certains ont déjà été congédiés pour leurs opinions politiques. Par exemple, la proéminente figure pro-démocratie Benny Tai, un des fondateurs du mouvement des Parapluies de 2014, a été renvoyé de l’Université de Hong Kong fin juin (4).      

Quel avenir à Hong Kong ?

Quand l’avenir des Hongkongais est intimement lié au devenir politique de leur ville, les conséquences de la loi de sécurité nationale sur le plan individuel ne peuvent qu’être immenses. Pour Yan, cela va jusqu’à la remise en question de son existence dans cette ville qu’elle aime tant. Pessimiste, elle affirme clairement : « Pourvu que le PCC existe, Hong Kong ne peut pas être libre ». Dans ces conditions, et sachant qu’en 2047 le statut spécial de Hong Kong prendra fin, l’avenir de la ville ne se présente pas sous les meilleurs auspices pour la militante pro-démocratie … La nouvelle loi de sécurité nationale marque un jalon dans l’intégration future du territoire au sein de la Chine Populaire. À présent, Yan imagine le pire. Elle en est convaincue : « La Chine va accélérer l’intégration de Hong Kong avec le continent », et elle deviendra peu à peu une « citoyenne de seconde zone ».

Des évolutions positives peuvent-elle être envisagées pour Hong Kong ? Il faut d’abord rappeler que tous les habitants de la R.A.S ne sont pas aussi pessimistes, tant que la prospérité économique est au rendez-vous. D’autre part, le ressentiment généré par la nouvelle législation contre Carrie Lam pourrait se traduire politiquement lors des prochaines élections, et renforcer la détermination de la société civile. Néanmoins, pour Yan tout cela est bien trop incertain, et le contrôle de Pékin est bien trop fort. Elle n’abandonnera pas pour autant le militantisme, mais elle prépare au besoin son plan B : « Maintenant, on essaye de lutter contre le PCC. Si la situation empire, je pars », explique-t-elle. Avec l’intégration chinoise en ligne de mire, Yan est prête à changer ses plans de vie : « Je ne veux plus avoir un bébé à Hong Kong parce que je ne vois clairement pas l’avenir. Je n’ai pas envie de voir mes enfants grandir sous un gouvernement totalitaire ».  

Prendre le chemin de l’exil

Où partir ? Pour ces migrants souvent très qualifiés les opportunités ne manquent pas. Yan s’imagine bien vivre au Royaume-Uni ou au Canada. Elle est loin d’être la seule à penser à l’exil. En 2011, selon un questionnaire de l’Université chinoise de Hong Kong, plus de 65% des résidents permanents désireraient émigrer. Suite à l’entrée en vigueur de la loi de sécurité nationale, 2020 pourrait bien inaugurer une nouvelle vague d’émigration, après celle des « yacht people » des années 1980 et 1990, à l’époque incertains de leur avenir une fois Hong Kong repassée sous pavillon chinois. Dès le 2 juillet, l’influent militant pro-démocratie Nathan Law a annoncé sa fuite du territoire hongkongais, devenant le premier citoyen en exil suite au changement de législation. Le 13 juillet, il déclare se trouver au Royaume-Uni. Sa décision pourrait en inspirer d’autres, d’autant plus que certains pays ont d’ores et déjà assoupli leurs règles migratoires, ou garanti le statut de réfugiés aux Hongkongais.

Le Royaume-Uni a toujours été une destination privilégiée pour les Hongkongais. En réaction à l’imposition de la loi de sécurité nationale, l’ancien maître colonial a annoncé la mise en place prochaine d’un programme spécial élargissant le droit de résidence pour les habitants disposant d’un passeport « British National Overseas ». Seul 350.000 Hongkongais en seraient encore des détenteurs actifs, beaucoup de passeports n’ayant pas été renouvelés. Cependant, trois millions y seraient encore éligibles, étant nées avant la rétrocession de 1997. En participant à ce programme britannique, les personnes éligibles pourraient se rendre au Royaume-Uni, y étudier ou y travailler pour une durée de 5 ans, contre 6 mois aujourd’hui. Au bout de ce délai ils obtiendraient un statut de résident permanent, et un an plus tard ils auraient le droit de demander la nationalité britannique. La réaction irritée de Pékin ne s’est pas faite attendre … considérant que le gouvernement de Sa Majesté a osé s’ingérer dans les affaires hongkongaises.

D’autres nations se préparent d’ores et déjà à accueillir des réfugiés, au grand dam de la Chine. L’Australie envisage des mesures similaires à celles du Royaume-Uni. Le Canada est aussi un pays en vue pour les Hongkongais pressés de venir grossir les rangs de la diaspora à Vancouver ou Toronto. Les États-Unis se positionnent aussi en « défenseurs » du peuple hongkongais, cela dans un contexte évident de tensions avec la Chine.

« Aujourd’hui Hong Kong, demain Taïwan »

Dans la région, Taïwan s’affirme comme un pays d’accueil sûr et démocratique pour les Hongkongais. En 2019, 6000 avaient déjà rejoint « l’île rebelle ». Le gouvernement taïwanais, conscient que la demande de visas va très certainement croitre, a fait savoir dès le 1er juillet qu’un « bureau d’assistance humanitaire » allait ouvrir à Taipei pour fournir : « Des services pratiques et une assistance minimale aux citoyens hongkongais en ayant besoin ».

Inquiets de la tournure des évènements dans leur ville, les Hongkongais pro-démocratie regardent désormais de l’autre côté du détroit de Taïwan, et pas seulement pour émigrer. Où s’arrêtera, en effet, l’appétit du Géant chinois ? Réunifier l’île et le continent, pacifiquement ou militairement, est un objectif central de Xi Jinping. En ce sens, la loi de sécurité nationale criminalise aussi tout soutien à l’indépendance de Taïwan. C’est un signal fort envoyé par Pékin à la Présidente Taïwanaise Tsai Ing-Wen. Dès la promulgation de la nouvelle loi, elle a répondu lapidairement à ce défi posé par la Chine, rapporte le Taipei Times : « Cela signifie que la Chine n’a pas tenu sa promesse […] cela montre également que le modèle un pays, deux systèmes, utilisé à Hong Kong et Macao et proposé pour Taïwan n’est pas applicable ».

Ayant l’impression d’avoir perdu d’avance leur combat, Yan explique que les Hongkongais pro-démocratie souhaitent que les Taïwanais continuent de lutter pour sauvegarder leur indépendance de fait. Face au mauvais rêve dans lequel les Hongkongais sont faits prisonniers, l’étudiante déclare gravement : « On dit toujours une phrase très intéressante : « aujourd’hui Hong Kong, demain Taïwan ». J’espère que les Taïwanais n’oublieront pas ce qui se passe à Hong Kong ».

Par Clément LECHAT

Notes

  1. TELLIER Maxime, « En 1997 la Chine récupère Hong Kong et fait des promesses », France Culture, 14/08/2019, [en ligne] URL : https://www.franceculture.fr/geopolitique/en-1997-la-chine-recupere-hong-kong-et-fait-des-promesses
  2. WONG Joshua, Twitter, 30/06/2020, [en ligne] URL : https://twitter.com/joshuawongcf/status/1277794267994390530
  3. LIM Louisa, « Hongkongers face a Kafkaesque reality as censors outlaw the words of protest », The Guardian, 06/ 07/2020. Repris par Courrier International, 11 juillet 2020 « Hong Kong : Pékin confisque les mots de la révolte ».
  4. LIM Lousia, « Books pulled from library shelves; songs banned … it’s the new normal in Hong Kong ». The Guardian, 02/08/2020 [en ligne] URL :  https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/aug/02/books-pulled-from-library-shelves-songs-bannedits-the-new-normal-in-hong-kong

Un avis sur « Billet retour pour Hong Kong 3/3: La patience du Dragon a ses limites »

Laisser un commentaire

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer