Billet retour pour Hong Kong. 1/3 : Dire au revoir à la France

Un billet retour pour Hong Kong réservé au dernier moment, c’était son dernier souvenir de France. Rentrée chez elle précipitamment en mars, Yan Chu témoigne de cette expérience française écourtée. Une rencontre pour parler de son rapatriement et de la gestion de la crise sanitaire dans la cité-État, à l’heure où Pékin entend y faire la loi.

Août 2019 – mars 2020 : 8 mois en France au lieu d’un an, 4 mois de perdus, et pourtant sans regrets. Yan l’affirme sans détour : au temps du Covid-19, l’Hexagone n’était plus un endroit sûr pour une étudiante étrangère isolée … Cinq mois après son retour chez elle, à travers ce portrait en trois parties Yan nous apporte un éclairage et son point de vue sur différents aspects, personnels, sanitaires et politiques, de la vie en France et à Hong Kong. Dressant ce panorama d’un an, elle revient d’abord sur son année universitaire à Sciences Po Rennes, poursuivie tant bien que mal en distanciel depuis la Région Administrative Spéciale (RAS). Par la suite, elle abordera la gestion de la crise sanitaire en France et à Hong Kong, ainsi que les polémiques qui y sont liées : Selon elle, sa ville natale, en contact direct avec l’épicentre de la pandémie, était-elle mieux organisée que la France pour répondre à l’urgence ? Après avoir été immédiatement placée en quatorzaine à son arrivée en mars, Yan allait bientôt être confrontée à une tout autre menace en juin, peu importe l’endiguement spectaculaire de l’épidémie à Hong Kong : sa liberté d’expression n’y était plus en sécurité pour très longtemps. On découvrira ici Yan sous les traits d’une militante pro-démocratie, dans un territoire où le gouvernement central chinois interfère un peu plus chaque jour dans les affaires internes. Aujourd’hui, comment organiser la contestation alors que « Pékin confisque les mots de la révolte » (1) en imposant sa nouvelle loi de sécurité nationale ? Sur un plan plus personnel, comment Yan envisage-t-elle son avenir dans cette ville qu’elle aime tant ?

Billet aller, billet retour : Un séjour français malheureusement écourté

Quitter la France fût une décision au goût terriblement amer pour Yan, son année universitaire s’étant plutôt bien déroulée jusqu’alors. La douloureuse épreuve du départ tout à coup infligée par la pandémie ne devait pas occulter les meilleurs moments de son expérience française. Avant d’aborder les péripéties de son rapatriement, focus sur ses huit premiers mois à Sciences Po Rennes.  

Une identité hongkongaise affirmée

En août 2019 lorsqu’elle pose le pied en France, Yan, 21 ans, se distingue de suite des autres étudiants internationaux de Sciences Po Rennes :  il s’agit de l’unique étudiante hongkongaise de l’institut. Elle revendique fièrement une identité distincte de celle des Chinois du continent. L’opinion qu’elle porte sur l’usage de ses prénoms reflète sa volonté de se distinguer par exemple. Ainsi, elle n’aime pas qu’on l’appelle par son prénom chinois Ying Yi. Elle préfère son surnom “Yan“, utilisé en cours d’anglais ou avec ses amis pour marquer une plus grande proximité avec son interlocuteur. Il s’agit d’un prénom populaire dans la cité-État, qui représente pour Yan son identité hongkongaise. Mais de quelle identité s’agit-il plus précisément ? L’étudiante a grandi dans une ville où depuis plus d’un siècle Orient et Occident se rencontrent. Les Hongkongais sont à la fois influencés par le mode de vie occidental, ses valeurs libérales, et par certaines traditions chinoises (Nouvel An lunaire, fête de Chung Yeung, fête de Ching Ming). Il en résulte une culture hybride étant pour Yan une culture à part entière, distincte.

Une autre particularité de l’identité hongkongaise par rapport à celle du continent est l’anticommunisme présent au sein de sa population. Deux causes principales rentrent en jeu : parmi les anciennes générations, beaucoup ont fui la Chine continentale, parfois dès les années 1930, pour échapper au Parti Communiste chinois. De plus, la liberté d’information dans la RAS permet à tous de connaitre les exactions perpétuées par le PCC puis par le régime depuis 1949 (Révolution culturelle, massacre de Tiananmen qui est commémoré à Hong Kong tous les 4 juin par une veillée, question de l’indépendance tibétaine, répression en cours au Xinjiang). Il en découle une méfiance généralisée envers le gouvernement chinois, parfois même de la haine, et une volonté de s’auto-gouverner, ce qui serait pour Yan : « La vraie liberté ».

Fière de cette identité, la militante pro-démocratie appréhendait la rentrée, et surtout le contact avec les étudiants de Chine continentale. Elle avait à l’esprit ce qui s’était passé pendant l’été en Australie lors de manifestions de la diaspora hongkongaise contre le projet de loi d’extradition vers la Chine continentale. Des manifestants pro-Chine s’en étaient pris à une équipe de journalistes d’ABC à Melbourne et à des étudiants pro-démocratie ; d’autres échauffourées avaient aussi éclaté entre les deux camps en juillet aux abords de l’Université du Queensland. Un climat d’insécurité, de harcèlement et d’intimidation au sein des campus est ainsi fréquemment ressenti par les étudiants hongkongais. Yan avait peur de se faire agresser, verbalement ou physiquement, à cause de ses idéaux. Même, en France à plus de 8000 kilomètres de la République Populaire, elle ne se sentait pas forcément en sécurité. L’étudiante avait peur de parler ouvertement en public de la situation à Hong Kong.

En octobre, lors d’un premier entretien, elle avouait être déçue et honteuse de ne plus pouvoir participer au mouvement de contestation secouant sa ville depuis mars 2019. C’est pourquoi elle a finalement décidé de prendre les choses en main et de militer sur les réseaux sociaux. Relayant régulièrement les messages de ses camarades, des articles et vidéos, elle voulait expliquer et faire connaître la cause hongkongaise auprès du public français.

Une année enrichissante à Rennes

Ces premières craintes n’ont absolument pas empêché Yan de s’investir à fond dans ce pourquoi elle était venue en France. Pour l’étudiante de l’Université Baptiste de Hong Kong, l’Hexagone était une destination obligatoire en troisième année de Bachelor, et indispensable pour améliorer son français. Dans son Bachelor of social sciences in European studies, French stream, Yan aborde des sujets variés comme à Sciences Po : économie européenne, sciences sociales et politiques, langue et civilisation française, etc. À Rennes, elle a reçu un autre éclairage sur d’autres problématiques. Par exemple, en participant au cours « sociopolitique de la Chine contemporaine », elle a pu découvrir le point de vue Occidental sur ce pays. L’ambiance pendant les cours est elle aussi différente. Par exemple, les cours réservés aux étudiants internationaux (français, histoire de la civilisation) sont particulièrement animés : les professeurs engagent le débat, les questions fusent et les étudiants donnent leur opinion. Yan estime que tout cela est très différent de la culture universitaire hongkongaise, où les étudiants sont plus timides, et que c’est au final très enrichissant. Après-coup elle affirme que cette expérience française fût une réelle chance pour découvrir le pays, le monde universitaire et la vie quotidienne. Elle a même pu voyager en Europe pendant ses vacances.

Le choix de la petite ville de Rennes, aux antipodes de la mégapole hongkongaise, pouvait paraître étonnant aux premiers abords. De plus, Sciences Po Rennes était en compétition avec tous les 8 autres IEPs de France auxquels Yan pouvait prétendre. Mais l’étudiante était à la recherche de dépaysement total. Elle a choisi cette charmante ville pour sa localisation, aux portes de la mer, et surtout par horreur de la neige, qui ne tombe presque jamais dans ces contrés. Sur un ton plus léger, Yan m’avouait aussi qu’elle préférait aussi l’accent du Nord à celui du Sud !

Des expériences culturelles : pour le meilleur et pour le pire …

J’avais déjà rencontré Yan en février pour faire un premier bilan sur son expérience française, à peine un mois avant la fermeture de Sciences Po et le début du confinement national. Elle s’estimait alors bien accueillie et intégrée, mais note cependant un petit bémol. Peu après son arrivée à Rennes, suite à un stage linguistique intensif d’un mois suivi en août 2019 à l’Université Catholique de Lyon, Yan a remarqué une différence de sympathie notable entre les régions françaises, au profit de la Bretagne : « Lyon est une ville très grande, mais ici c’est plutôt une ville moyenne, ou une petite ville, donc je pense que les Rennais sont plus sympas que les Lyonnais ». Elle estime avoir été discriminée deux fois dans cette ville, où des hommes malveillants l’on abordé avec des expressions clichées voire stigmatisantes (nihao / konichiwa / ching-chong), ce qui n’est jamais arrivé à Rennes où toutes les personnes rencontrées ont été plutôt bienveillantes. Yan cite l’exemple du propriétaire de son logement, un homme chaleureux qui prend le temps de s’intéresser aux évènements qui se passent à Hong Kong et qui lui pose des questions.

D’autre part, pendant son séjour Yan a pu vivre la culture française en allant au-delà de la pure théorie des cours. Ce fut une occasion pour se faire un avis bien tranché sur certaines pratiques déroutantes … en premier lieu la bise : « J’aime bien la tradition ou l’habitude de faire la bise avec les autres. Ici tout le monde exprime son affection avec les autres en faisant la bise » me confie-t-elle. Cette coutume chaleureuse perdurera-t-elle suite au coronavirus ? Peut-être pas. Dommage, car cette pratique Yan l’a trouvée si dépaysante par rapport à Hong Kong, où on se saluent en disant tout simplement Hi ou Hello, même pour les proches. Les Hongkongais sont plus distants et il y a peu de contacts physiques. Par contre, à l’inverse, Yan doit se trouver soulagée de ne plus avoir à endurer les interminables apéritifs : « Je n’aime pas l’apéro parce que pendant l’apéro j’ai toujours faim, mais les gens boivent toujours du vin ou des bières ! ».

Tout compte fait, quel bilan Yan tire-t-elle de son année en France ? L’étudiante affirme sans détour : « Je dirais que cette année en échange était magnifique ». À posteriori, Yan s’estime chanceuse d’avoir pu : « Profiter d’une vie très différente de celle à Hong Kong », et d’avoir fait la connaissance de tant d’autres étudiants, locaux comme internationaux. Au niveau, linguistique, elle estime avoir bien progressé, particulièrement en compréhension orale. Sinon, cette expérience l’a transformée. Elle se sent désormais plus indépendante, surtout après avoir passé l’épreuve de l’administration française, confesse-t-elle avec une certaine auto-dérision. 

Le Covid-19 à l’épreuve du rêve français : Un rapatriement in extremis

L’arrivée de la pandémie de coronavirus en France allait venir bouleverser le cours de la vie de Yan, et la conduire à quitter le pays le plus rapidement possible. Tout s’accélère à partir de l’annonce de la fermeture des universités le 12 mars par Emmanuel Macron : à partir de ce moment, Yan ne sait pas encore qu’elle ne restera plus que deux semaines en France. L’étudiante commence à tenir un journal de bord à la demande de son professeur de français. En voici quelques extraits publiés avec sa permission.

En date du 14 mars, suite à l’annonce du Premier Ministre concernant la fermeture des commerces non-essentiels, Yan écrit : « Après avoir entendu cette annonce, j’étais très paniquée comme mes autres camarades qui étudient en France. On a commencé à discuter comment faire après la fermeture, comment retourner chez nous au plus tôt, comment quitter la France, etc. » Elle comprend alors que les mesures les plus rigoureuses sont à venir, comme la fermeture des frontières et, in fine, la suspension des liaisons aériennes internationales. Elle avait déjà changé son billet retour pour rentrer à Hong Kong le 1er avril et s’apprêtait à quitter la France dans les semaines à venir. Mais à la suite de cette annonce, l’urgence du départ s’est faite encore davantage sentir, d’autant plus que la fermeture de l’Institut était venue désorganiser le cours habituel de l’année universitaire. À ce sujet, Yan souligne que les équipes pédagogiques ont redoublées d’attention envers les étudiants internationaux. Par exemple, la directrice de son programme d’études à Hong Kong leur a envoyé un questionnaire dès le 15 mars pour sonder leur situation : situation, volonté de rester ou de quitter la France avant la fin du semestre, rapports avec l’administration scolaire de Sciences Po. Cette dernière a aussi redoublé de bienveillance en prenant des nouvelles des étudiants et en s’assurant de leur sécurité. Yan tient d’ailleurs à remercier sa directrice de programme pour son soutien : « Elle nous a permis de faire le choix que nous voulions. », affirme-t-elle.

La décision qu’elle prend en toute lucidité, c’est de quitter la France le plus vite possible. Yan se confie sur les raisons de son départ : « J’ai choisi de retourner chez moi comme je pensais que la situation en France sera plus grave et j’ai eu peur de la fermeture de la frontière française ». De plus, elle craignait que le gouvernement français n’ait pas les ressources sanitaires pour prendre en charge une étudiante étrangère si elle tombait malade : « En raison de la culture différente entre l’Europe et Hong Kong, les moyens avec lesquels les autorités sanitaires européennes s’occupent des malades sont aussi différents. Par exemple, les médecins européens recommandent aux malades de rester chez eux tandis que ceux de Hong Kong les envoient immédiatement à l’hôpital. Les moyens hongkongais me rassurent ».  Mais le 22 mars, un dernier évènement est venu définitivement hâter son départ. Alors qu’elle échange avec une amie par message, cette dernière l’informe de la suspension du service de la compagnie Emirates après le 25 mars. Son vol du 29 mars (remplaçant celui du 1er avril) est annulé. Elle se sent paniquée à l’idée de rester coincée en France : « Si j’avais su cette suspension, j’aurais changé la date de retour au plus tôt ». Elle achète sans attendre un nouveau billet.

Après des préparatifs à la hâte (ranger ses affaires, aller chercher des timbres pour envoyer ses cartes postales), Yan quitte Rennes pour Paris et l’aéroport Charles de Gaulle le 24 mars. À la gare Montparnasse, elle se fait contrôler par des policiers qui vérifient scrupuleusement les attestations de déplacement dérogatoire. Ils lui expliquent comment remplir correctement la sienne. Finalement arrivée à l’aéroport, Yan embarque avec Qatar Airways pour d’abord faire escale Doha. Dans une dizaine d’heures elle allait enfin retrouver la ville qu’elle aime tant, « la perle de l’orient ».

Par Clément LECHAT

Notes :

  • LIM, Louisa. «Hongkongers face a Kafkaesque reality as censors outlaw the words of protest », The Guardian, 06/ 07/2020. Repris par Courrier International, 11 juillet 2020 « Hong Kong : Pékin confisque les mots de la révolte ».

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