Tirer les leçons d’une crise sanitaire, économique et sociale sans précédent et qui ne fait que commencer : voilà ce que se propose de faire Jacques Attali dans son dernier opus, aux confluences de l’économie, de l’histoire, de la géopolitique et des sciences sociales. L’ouvrage part d’un constat simple : les principales épidémies que l’humanité a connues ont toujours débouché sur des changements politiques, économiques et sociaux majeurs. D’abord liée au divin, donc incontrôlable, l’épidémie devient au cours des siècles un enjeu politique : les Etats assurent la protection de leurs citoyens, par la mobilisation de la police pour isoler les malades notamment, et édictent de nouvelles normes sanitaires axées sur la prévention et l’hygiène publique.
De là découle une première question : pourquoi, alors que les pandémies se sont multipliées au cours de l’histoire et que le monde scientifique alerte depuis longtemps sur l’imminence d’une nouvelle pandémie, les gouvernants n’ont-ils rien fait pour prévenir celle que nous traversons ? La réponse est sans appel : les responsables politiques ont menti. Menti à eux-mêmes d’abord, à leurs citoyens ensuite. En Chine, les réseaux sociaux sont plus censurés que jamais, et les médecins alertant dès décembre 2019 sur la gravité du nouveau coronavirus sont forcés de revenir publiquement sur leurs propos. Alors que le voisin sud-coréen adopte une toute autre approche : production massive de masques, de tests, élaboration de stratégies d’isolement et de traçage des malades. Lorsque la pandémie s’emballe, la Chine n’a donc d’autre choix que d’imposer un confinement brutal. Et les gouvernements occidentaux vont suivre ce funeste exemple. Avec les conséquences que nous connaissons.
La crise sanitaire actuelle est inédite. Elle a conduit à mettre l’économie mondiale à l’arrêt et à priver des millions de travailleurs de toute ressource. Elle aggravera des phénomènes déjà à l’oeuvre : famine, pauvreté, inégalités. Elle résulte de la gestion erratique des responsables politiques, passant de la “sidération” au “déni”, puis à la “procrastination”. Mais surtout, elle a remis la mort au centre des préoccupations humaines, substituant à la mort intime et naturelle, une mort collective, injustifiée.
Rêver de revenir au “monde d’avant” serait illusoire et dangereux. “Tirer le meilleur parti du pire” implique de faire de la vie humaine la valeur suprême de la société et le critère principal, sinon exclusif, des choix politiques. Ce projet, “l’économie de la vie”, vise à renforcer les secteurs ayant comme priorité le bien-être humain – santé, hygiène, sport, culture, sécurité, recherche… – et à convertir les autres de façon à les rendre plus respectueux de l’intérêt des générations futures. Il relèvera de l’utopie pour les uns, du génie pour les autres, mais a le mérite de questionner profondément le sens que nous voulons donner à notre vie.
Illustré par de nombreux tableaux et graphiques en annexe, un ouvrage essentiel pour tirer les enseignements du passé et “se préparer à ce qui vient”.
Romain Blanchard
Jacques Attali, L’Économie de la vie. Se préparer à ce qui vient, Fayard, 2020, 252 p.