Installés depuis un an à Rennes sur les rives de la Vilaine, il est désormais temps pour Shaokang Chen (陈少康) et Junyu Wei (浚羽魏), deux étudiants de l’université du Shandong, de retrouver Jinan et le fleuve Jaune. Quel bilan tirent-ils de leur toute première expérience française ? Comment ont-ils affronté l’épisode du confinement dans leur résidence universitaire ? Portraitet témoignagede deux étudiants qui garderons d’excellents souvenirs de France, mais dont le retour est aujourd’hui bousculé par la pandémie.
Simon et Camilla : Une toute première expérience française
Pour leur tout premier séjour sur le continent européen Simon et Camilla ont jeté leur dévolu sur l’hexagone et la pluvieuse ville de Rennes. Il s’agit d’un cadre plus que dépaysant pour ces deux étudiants du Shandong, péninsule située au nord-est de la Chine à quelque 400 kilomètres au Sud de Pékin. Leur ville, Jinan, est une mégapole moderne de 9 millions d’habitants. En comparaison, Rennes et ses quelques 200.000 résidents font pâle figure … tout comme l’étroite Villaine qui ne peut rivaliser avec le large fleuve Jaune. Ces deux étudiants de l’université du Shandong, l’une des plus anciennes et prestigieuses de Chine, ont eu l’opportunité d’étudier à Sciences Po Rennes en vertu d’un partenariat entre les deux institutions. La « ville aux 72 sources » est par ailleurs jumelée avec Rennes depuis 2002, et les partenariats avec les établissements rennais (Rennes 1 et 2, Sciences Po, l’INSA etc.) ne sont qu’un exemple d’une coopération encore plus vaste …
Tout commence en août 2019. C’est avec en ligne de mire un univers rennais qui s’annonce diamétralement différent que les deux étudiants s’envolent pour la France. Shaokang, originaire de la ville de Xingtai dans le Hebei, n’avait encore jamais quitté la Chine. Junyu était plus sereine. Originaire de Zibo dans le Shandong, elle avait déjà voyagé en Corée du Sud, mais là c’était sa première fois à l’étranger sans ses parents. L’étudiante de 21 ans n’avait pourtant aucune appréhension avant de se poser en France : « Je n’avais pas du tout d’appréhensions car pour moi c’est comme une aventure de vivre dans une nouvelle ville ». Elle allait enfin pouvoir vérifier si les stéréotypes sur les français étaient bel et bien vrais : « Des stéréotypes, c’est vrai qu’on en a beaucoup lorsque l’on parle de la France » confesse-elle, « La cuisine française est comme une des meilleures du monde, les français sont doux et élégants, les français aiment tous le débat, les français sont tous romantiques, et ils sont toujours en vacances et en grève ! ».
C’est avant tout dans l’objectif d’améliorer substantiellement leur niveau de langue que les deux francisants sont partis pour la Bretagne. Shaokang savait que cette progression lui serait indispensable pour continuer ses études en master une fois rentré en Chine. C’était un jalon central dans son parcours universitaire : « Pour les étudiants qui apprennent le français, c’est nécessaire et important de venir en France pour connaître la culture française » assure-t-il. De même, pour Junyu, qui étudie la politique et la littérature, la meilleure façon d’apprendre le français, la plus authentique, était tout simplement de vivre en France : jour après jour le vocabulaire s’enrichit, le rythme s’accélère, et la prononciation s’améliore.
Choisir de vivre en France pendant un an, si loin de sa famille, c’est faire le choix audacieux d’une immersion profonde, me racontent ces deux étudiants en 3ème année de licence de français. Mais plonger en immersion totale dans la langue et la culture, c’est aussi adopter un prénom français. Ce prénom, en l’occurrence donné par leur professeure à Jinan, Simon et Camilla l’aiment bien. Cette dernière, qui apprécie tout particulièrement les prénoms se terminant par la lettre « A », trouve sa prononciation jolie et mignonne. Cette année d’étude en France est aussi un moment particulier d’échange entre les cultures du monde entier. À Sciences Po Rennes, Camilla et Simon ont trouvé que les étudiants ont été très respectueux et agréables. Ils ont parfois même fait l’effort de les appeler par leur prénom chinois. Junyu leur en est reconnaissante car : « Ce prénom n’est pas facile pour des étrangers à retenir ».
Quel bilan tirer de ce premier séjour en France ? Junyu, qui s’intéresse à la culture et à l’histoire française, a été comblée. Elle octroie 80 points sur 100 à cette année en France, malgré quelques petits regrets. Ces derniers ne viennent pas pour autant entacher une année qui fût dans l’ensemble formidable. Idem pour Shaokang qui s’est épanoui à Rennes, même si sa famille lui a parfois beaucoup manqué. Il relativise en se disant qu’il a aussi rencontré de nombreux amis, mais il doit désormais leur dire au revoir … En tout cas, cette première expérience aura sa suite pour Junyu. Elle restera en France cet été et continuera ses études en master à Sciences Po Rennes.
Un an à Rennes : Une expérience riche et plein de souvenirs à la clef
Au-delà des apports purement linguistiques du séjour, Camilla et Simon retiennent surtout de leur année à Rennes des changements sur le plan personnel. Pour l’étudiant de 21 ans, la chose la plus importante que cette année lui a appris, c’est d’oser aller au contact des autres, pour s’ouvrir à eux et ainsi faire de nouvelles expériences authentiques. Lui qui était auparavant timide avant d’arriver en France s’est fait de nouveaux amis rapidement et est désormais résolument plus sociable. Si Shaokang est devenu plus sociable au contact de la France, Junyu, elle, insiste sur les changements dans sa façon de penser et sa mentalité : « Je me rends compte de l’importance de l’esprit ouvert et tolérant pour le développement personnel » soutient-elle. Par exemple, en ce qui concerne la politique et l’économie, mais aussi la gestion de la crise du Sras-Cov-2, elle a « Progressivement essayé de penser à ces questions dans une perspective occidentale et dans une perspective orientale, basées sur deux cultures différentes ». Désormais plus attentive aux conflits dans les différentes sociétés et cultures, sa vision du monde s’en retrouve modifiée. Cela lui a apporté beaucoup de plaisir, et même, selon ses propres mots : « Une plus grande passion pour la vie ».
Quand Shaokang rentrera en Chine le 22 juillet, il repartira avec une multitude de souvenirs inoubliables plein la tête … Mais à choisir, le meilleur serait d’avoir noué amitié avec des français. À posteriori, cet élément lui est apparu fondamental. Ses amis l’ont aidé à s’habituer à sa nouvelle vie française. Cela représente aussi le gage d’une expérience culturelle réussie : soirée découverte de la gastronomie bretonne, fêter Noël dans une famille française, aller au cinéma … son témoignage nous rappelle à quel point il est important d’intégrer les étudiants internationaux. Ces sorties entre amis sont aussi des moments privilégiés pour apprendre en dehors des cours de l’IEP. Ce que Shaokang a particulièrement affectionné, c’est l’histoire de France et toutes ces petites anecdotes qui lui ont été racontées. Il ne retient pas de mauvais souvenir qui puisse venir concurrencer les meilleurs, et s’estime heureux de ne pas avoir subi quelconque rejet ou discrimination. Bien qu’il y ait parfois eu dans les commerces des incompréhensions à cause d’un manque de volonté côté français pour le comprendre, les étudiants de Sciences Po ont quant à eux été dans l’ensemble très amicaux, et de bon conseil pour l’apprentissage de la langue (expressions idiomatiques, anecdotes, culture populaire). En définitive : « J’ai passé une très bonne année en France ! » affirme-t-il.
De son côté, Junyu assure ne pas s’être spécialement souvenu des beaux souvenirs, car le bonheur de la vie en France était tout simplement de la partie chaque jour. De plus, pour l’étudiante : « Les sentiments du moment sont les plus réels et les plus importants ». À l’instar d’une poétesse, elle déclame : « Peut-être que plusieurs années plus tard, le rire des amis, un regard, un coucher de soleil, la brise de mer, les vagues et les plages de Bretagne deviendront mes meilleurs souvenirs de France ». Néanmoins, sur un ton nettement moins emphatique, Junyu m’avoue qu’une chose est sûre : Elle n’a décidément pas gardé de bons souvenirs de la grève ! Bel et bien vrai, ce cliché sur la France lui a apporté un lot de désagréments auxquels elle n’avait jamais été habituée. Par exemple, l’arrêt des transports publics a rendu encore plus âpre la lutte contre la saison nuageuse et pluvieuse en Bretagne … Cependant, Junyu a pu trouver du réconfort : crêpes, galettes, cidre et beurre salé, la gastronomie française et bretonne a su la surprendre.
Finalement, ces deux étudiants garderont de la France des souvenirs de paysages, et des photos pour leurs amis. Simon, hyperactif, a visité la France de fond en comble : Angers, La Rochelle, Montpelier, Marseille et Lyon, il a trouvé ces villes tout à fait impressionnantes et dépaysantes. Pour sa part, Junyu déclame son amour pour la Bretagne, Saint-Malo, les petits villages et la côte : « J’aimerai toujours la mer de Bretagne » se promet-elle. Si elle tombe sous le charme d’un endroit, elle y revient plusieurs fois. Elle avait même prévu une longue liste de projets de voyages, certains ont malheureusement été annulés à cause de la pandémie …
Une année en France bouleversée par la pandémie
L’épreuve du confinement est venue mettre à rude épreuve le rêve français de ces deux étudiants. Cette année universitaire à Sciences Po Rennes avait pourtant bien commencée. Tout juste intégrés à la vie étudiante par Zéphyr et leurs nouveaux amis, le rythme des cours s’est installé et les premiers partiels sont arrivés à toute vitesse. Pour Junyu, pas tout à fait satisfaite de ses premiers résultats, les quatre premiers mois en France ont d’avantage été un temps d’adaptation à un nouvel environnement. Shaokang était, lui, plutôt satisfait et serein. Mais dès le mois de décembre, lorsque les premiers cas de coronavirus ont commencé à affluer dans les hôpitaux chinois, Shaokang et Junyu se sont sentis intimement touchés par l’épidémie. Inquiets pour leurs proches en Chine, ils l’étaient aussi de la propagation du virus en France, où ils se sentaient encore protégés. Le 17 mars, près de 6 mois après leur arrivée à Rennes, le confinement de la population est mis en place. Dès la fermeture de l’IEP, certains étudiants internationaux avaient pris la lourde décision de renter chez eux. Shaokang et Junyu ont préféré rester malgré tout. Du jour au lendemain leurs déplacements au sein même de la résidence universitaire ont été quelque peu restreints. Shaokang parle de cette période de presque 3 mois comme d’un moment difficile et ennuyeux. Heureusement, il avait pensé à acheter une guitare peu avant le confinement. Celle-ci est décidemment venue à son secours, et a fait la joie de ses amis se réunissant avec lui pour chanter. Ces instants de camaraderie que relate Junyu sont venus ensoleiller le quotidien des étudiants de la résidence Sévigné. Ils se sont trouvés heureux de pouvoir continuer à se voir, alors que bien d’autres ont terriblement souffert de la solitude dans leur studio. Au final, de cette période de confinement Junyu ne retient pas que de mauvais souvenirs, loin de là, et relativise : « Le confinement s’est bien passé et il y avait plein de joie ». Elle en a profité pour se reposer, jouer au badminton dans la cour, regarder des films et lire beaucoup de romans. Les discussions entre amis, parfois profondes, passionnées ou mélancoliques, prenaient le relais au soir tombé, sous le regard de la Lune. Tout compte fait, le seul inconvénient majeur était alors de devoir préparer les examens finals …
Alors que le confinement s’est finalement plutôt bien passé pour Simon et Camilla, leur retour en Chine s’avère en fait plus ardu qu’ils ne pouvaient l’imaginer, si bien que seul Simon rentrera à Jinan. Face à la quatorzaine obligatoire, aux strictes règles sanitaires et au manque de vols vers la Chine, Junyu a décidé, à contre-cœur, de ne pas rentrer chez elle pour l’été, risquant tout simplement de ne pas pouvoir repartir pour la rentrée à Sciences Po en septembre. Ainsi, Shaokang s’envolera pour Tianjin le 22 juillet où il restera confiné deux semaines avant de rejoindre sa famille plus au Sud. En espérant que la signification de ses idéogrammes (陈少康, bonheur de santé et espoir de jeunesse) lui portera force et chance pour ce reconfinement qui s’annonce. Junyu devra, quant à elle, continuer à communiquer par WeChat avec ses parents jusqu’à nouvel ordre, en dépit des difficultés rencontrées : « Il y a un décalage horaire de 7 ou 8 heures, je me couche lorsque mes parents se réveillent ! », s’en amuse-t-elle.
Justement, le rôle et le soutien de la famille et des amis restés en Chine s’est avéré crucial pour les étudiants internationaux lors de cette année si particulière. Ceux de Shaokang ont été très favorables à sa venue en France et lui on souvent fourni l’aide nécessaire pour résoudre certains problèmes. Il leur en est très reconnaissant d’avoir été si présents et solidaires malgré la distance. Junyu a reçu le même soutien de la part de ses parents : « Mes parents ont toujours voulu que j’aie une formation multiculturelle, la France est un bon choix, donc ils sont très satisfaits et me soutiennent ». Impatiente de rentrer chez elle, Junyu imagine d’ores et déjà ce qu’elle y fera. Il lui faudra impérativement revoir ses amis de longue date pour leur raconter de fond en comble, et dans les moindres détails, ce qui s’est passé en France. « Deuxièmement, il ne fait aucun doute que je veux profiter de la cuisine chinoise » certifie Junyu. Il est vrai que cuisiner dans la salle commune de la résidence universitaire, où les odeurs des plats de différents pays se mélangent pour le meilleur ou pour le pire, n’est pas toujours très commode. Finalement elle voyagera dans des lieux pour lesquels elle n’avait jamais eu le temps auparavant, et retournera sur les flancs du mont Tai qu’elle aime tant. Si le Coronavirus n’avait jamais frappé, cette montagne sacrée aurait été, en ce moment même, l’endroit idéal pour admirer le coucher de soleil, se ressourcer et méditer sur l’année tout juste écoulée à Rennes.
En septembre prochain, se seront deux amis unis par la même expérience qui feront leur rentrée en des lieux bien différents. Junyu commencera sa première année de master à l’école des affaires internationales de Sciences Po Rennes, en spécialité Europe et affaires mondiales. Voulant faire honneur au sens de ses idéogrammes, donnés par son grand-père et représentant les meilleurs vœux de sa famille (浚 surmonter toutes les difficultés de la vie et 羽 la plume) elle espère que ce master lui donnera des ailes d’oiseau pour concrétiser son projet professionnel. De son côté, Shaokang sera de retour sur son campus de Hongjialou, le plus ancien de l’université du Shandong, fondée en 1901 tout près de la cathédrale du Sacré-Cœur de Jinan. Pour cet étudiant qui part, l’expérience française restera à jamais gravée dans son cœur, pour celle qui reste, elle ne fait que commencer.
Clément Lechat



