Travail, famille, école, loisirs : durant le confinement, aucune activité de la vie quotidienne n’aura échappé à la numérisation. Mais sommes-nous prêts à vivre dans un monde 3.0 ?
“L’interdépendance nouvelle qu’impose l’électronique recrée le monde à l’image d’un village.” Cette phrase, que l’on doit au philosophe canadien Marshall McLuhan (La Galaxie Gutenberg, 1962), n’a peut-être jamais semblé aussi actuelle qu’en 2020. En effet, si la crainte d’une seconde vague épidémique est toujours dans les esprits, il est certain que le coronavirus a accéléré une autre vague : celle de la numérisation de la société. Jamais, en effet, nous n’aurons autant eu besoin du numérique que durant le confinement, que ce soit pour voir nos proches, consulter un médecin, travailler, passer des examens à distance, assister à des concerts en ligne, ou tout simplement s’informer sur l’évolution de la pandémie. Selon une enquête réalisée par Médiamétrie, pendant les deux premières semaines du confinement, les Français ont navigué en moyenne 2h50 par jour sur le Net, soit une augmentation de 36% par rapport à la même période de 2019 (1) ! À l’heure de la distanciation sociale, les nouvelles technologies nous permettent de maintenir le contact avec le monde extérieur et d’inventer de nouvelles formes de relations, et il ne fait nul doute que cette évolution est appelée à se pérenniser dans le “monde d’après”. Mais il convient de ne pas se laisser enfermer dans un optimisme technophile aveugle, car les bouleversements entraînés par cette révolution ne sont pas sans risque.
Cyber-inégalités
La première difficulté d’une société dématérialisée tient à ce que, comme dans toute société, ceux qui ne parviennent pas à s’y intégrer sont marginalisés. Or, c’est un fait, nous ne sommes pas tous égaux face au numérique, aussi bien en ce qui concerne son accès que son usage. Ces inégalités se retrouvent à de multiples échelles.
Au sein même du territoire français, on retrouve de profondes disparités entre régions. En effet, il existe des zones entières du territoire qui ne bénéficient d’aucune couverture Internet : ce sont les fameuses “zones blanches”. Celles-ci sont majoritairement des zones rurales peu peuplées, dans lesquelles les opérateurs rechignent à investir en raison du manque de rentabilité. À l’inverse, les zones les mieux couvertes sont les zones urbanisées, où le nombre d’utilisateurs potentiels est important. En 2017, 541 communes étaient ainsi classées en “zone blanche”. Mais même dans les zones bénéficiant d’une couverture mobile, le débit peut être de faible qualité et rendre difficile la connexion. Au final, les départements les moins biens lotis sont la Haute-Marne, la Côte-d’Or, la Dordogne, la Meuse et l’Aveyron. De fait, cela accroît le déficit d’attractivité dont souffrent déjà ces territoires, à l’heure où le numérique fait partie intégrante de l’activité des entreprises : un entrepreneur n’investira pas dans une zone où il rencontrera des difficultés pour passer des commandes ou gérer les relations avec ses clients et fournisseurs. Si les autorités se sont saisies du problème et ont lancé des politiques visant à y remédier (plan “Zones blanches – Centres-bourgs” en 2003, “New Deal mobile” en 2018 visant à éradiquer les zones blanches d’ici 2022), les résultats demeurent pour le moment limités.
Les inégalités ne sont pas seulement territoriales mais aussi individuelles. En effet, les individus n’ont pas tous les capacités nécessaires à l’appropriation des technologies numériques. C’est surtout le cas des plus âgés, qui n’ont pas grandi avec ces outils : en 2011, 83,3% des plus de 75 ans n’avaient jamais utilisé un ordinateur et 89% n’avaient jamais navigué sur le Web. Au total, l’Insee estime qu’en 2019, un Français majeur sur trois éprouve des difficultés à se servir des technologies numériques (2). Ce phénomène, qualifié d’”illectronisme”, peut se révéler être un véritable handicap dans une société où de plus en plus d’actions de la vie courante, y compris des démarches administratives, se font via Internet. Et ce d’autant plus que le plan gouvernemental “Action publique 2022” prône une dématérialisation à 100% des services publics d’ici à la fin du quinquennat… Là encore, des efforts ont été faits par les pouvoirs publics mais se révèlent insuffisants.
Société de la surveillance
Un autre problème de la cybersociété est le risque qu’elle fait peser sur le modèle servant de base aux sociétés libérales occidentales. La crise du coronavirus a en effet mis à rude épreuve notre conception de la démocratie fondée sur le respect de la liberté et de la vie privée. Les autorités de nombreux pays occidentaux ont ainsi mis à profit les nouvelles technologies pour renforcer le contrôle des populations, au nom de la protection de celles-ci. En France et en Espagne, la police et la gendarmerie ont par exemple fait usage de drones pour repérer ceux qui ne respectaient pas le confinement. En Tunisie, un robot policier incitait les gens à rester chez eux. Partout dans le monde, des caméras thermiques sont placées dans les lieux publics pour prendre la température des citoyens. Ces scènes inédites ne sont pas sans rappeler le célèbre roman de science-fiction de George Orwell, 1984, qui décrit une société de la surveillance généralisée symbolisée par l’omniprésent Big Brother. Si l’impératif sanitaire semble justifier ces mesures, certains s’inquiètent à juste titre d’une possible dérive des sociétés démocratiques vers un renforcement autoritaire de la surveillance des citoyens, à l’image de ce que l’on observe déjà en Chine via le système du “crédit social”.
Un exemple illustrant parfaitement cette tension est celui du suivi des populations ou tracking. Afin d’identifier rapidement les porteurs du virus et de les isoler pour briser les chaînes de contamination, des pays comme Taïwan ou la Pologne ont imposé des dispositifs de géolocalisation aux personnes infectées par le virus ou susceptibles de l’être. Dans le cas polonais, les malades doivent se géolocaliser par un selfie. Sans réponse de la part de la personne concernée, les autorités se rendent au domicile de celle-ci. Le principal écueil de telles technologies est l’opacité qui entoure l’usage qui est fait des données de l’utilisateur : qui y a accès ? Sont-elles vraiment confidentielles ? La France n’a pas été épargnée par ce débat. Pour accompagner le déconfinement, le gouvernement a lancé début juin l’application StopCovid, qui permet, grâce à la technologie Bluetooth et à l’identification des contacts de l’utilisateur, d’avertir ce dernier lorsqu’il a été en contact avec un porteur du virus, afin qu’il s’isole et se fasse tester. Si le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, a assuré que les données sont anonymisées et ne sont pas collectées par le gouvernement, on peut s’interroger sur la sécurisation de ces dernières : quid des risques de piratage ?
Enfin, le développement de tels outils peut faire craindre un renforcement du pouvoir des géants du numériques, qui pourraient être tentés de s’approprier ces technologies afin d’accroître leur position dominante sur les marchés. Ainsi, Google et Apple ont développé au mois de mai un outil conjoint de traçage des populations à disposition, mis à disposition des autorités nationales de santé. Si la France a refusé pour préserver sa “souveraineté nationale”, l’Allemagne a succombé aux sirènes des deux mastodontes.
Au final, l’épidémie de coronavirus a rendu la technologie plus indispensable que jamais dans notre quotidien. Mais pour que tout le monde puisse y trouver son compte, il sera nécessaire que chacun de nous soit libre de consentir à ces bouleversements et de déterminer l’usage qu’il veut faire du numérique. Ce qui ne pourra se faire que par un débat public en toute transparence.
Romain Blanchard
Notes :
- “Le public et les médias, un lien renforcé pendant le confinement”, Médiamétrie, 14 mai 2020
- Insee Première n°1780, octobre 2019