La Cinquième République : bilan d’une illusion

En général, on attribue deux grandes qualités à la Cinquième République : la stabilité et une diplomatie conquérante. On considère donc que ce régime politique doit se perpétuer pour que le peuple français puisse continuer à bénéficier de ces bénéfiques effets. Au passage, rappelons l’historique du régime sous lequel nous vivons. Il naît, en 1958, sur les cendres la Quatrième République et de son échec à résoudre la question algérienne. En Prométhée, le général de Gaulle façonne la nouvelle République et apparaît comme le personnage essentiel, en tant que Président. Il peut s’appuyer sur une majorité de députés acquis à sa cause pour mener une politique dite “d’indépendance nationale”. Ces deux éléments seront peu ou prou présents, jusqu’à aujourd’hui. L’indépendance nationale et la stabilité du régime sont devenus des poncifs dont la célébration est obligatoire. Cependant, il convient, pour éviter de constituer des idées figées et vides de sens, de les interroger, comme nous le ferons. Il faudra étudier le bilan du régime actuel et voir s’il est à la hauteur des éloges, et se pencher sur les mérites des politiques ayant eu pour objectif de “redonner à la France sa place dans le monde”

Pouvoir fort et réussite ne sont pas synonymes

Pour qualifier la lutte contre l’épidémie de Covid-19, il convient d’utiliser le terme de guerre. Si l’on file la métaphore plus longtemps, il faut dire que l’impréparation avec laquelle il a été fait face à la crise sanitaire rappelle celle qui caractérisait la France de la Troisième République, en juin 1940. La France s’était désengagée de son armée et a commencé son réarmement, in extremis, avec l’arrivée de Daladier au pouvoir, en 1938…3 ans après l’Allemagne. De même, l’hôpital n’est pas exempt de sous-investissement, depuis l’invention de la dotation globale de fonctionnement des hôpitaux, en 1983, par Pierre Bérégovoy. Aussi, les politiques menées n’ont pas toujours fait des étincelles, dans biens des domaines, comme l’Éducation Nationale qui n’a jamais réussi à devenir un instrument de promotion sociale…Aussi, après avoir pris le train des Trente Glorieuses démarré par la Quatrième, la République actuelle n’a jamais été capable de faire revenir une croissance économique susceptible d’assurer la prospérité de chacun et un investissement public suffisant. Je passerai sur l’érosion de l’Etat de Droit (cf mon article nuages sur l’Etat de Droit). Voilà, un ( très ) rapide bilan des échecs de la Cinquième, passons aux succès. Depuis les années 1970, la libéralisation des moeurs a été très bien accompagnée par les pouvoirs de l’Etat, avec des textes fondateurs comme la loi Veil ou le mariage pour tous. Le plus grand succès de notre régime reste le Traité de Maastricht dont la France a été l’un des moteurs. Le bilan n’est peut-être pas globalement positif, comme dirait Georges Marchais, mais à coup sûr, il n’est pas totalement négatif. Cependant, pour un régime dont la puissance de l’exécutif est tenue pour garantie d’une gloire inébranlable, on peut trouver ces résultats maigres. Il suffisent à prouver qu’un  gouvernement fort n’est pas caution de réussite. A cet effet, on rappellera qu’un régime pas si éloigné philosophiquement, le Second Empire, n’a pas réussi à éviter une défaite du même ordre que la Troisième République, en 1870. 

La politique d’indépendance nationale ou comment la grenouille peut se croire aussi grosse que le boeuf

Tous s’unissent pour dire que la diplomatie permise par les institutions de la Cinquième République ( à savoir la prééminence présidentielle) est sa grande réussite. La politique étrangère menée depuis 1958 est mise en balance avec l’atlantisme du régime précédent. L’ambitieuse politique, en matière de relations extérieures, s’illustre par la reconnaissance précoce de la Chine par le général de Gaulle, en 1964, ou encore par par son fameux vive le Québec libre. Mais de Gaulle n’est pas le seul, chaque président a tenté un grand coup diplomatique, comme Mitterrand et son voyage dans Sarajevo assiégée ou Jacques Chirac, en faisant reconnaître que la France est “une vieille nation d’un vieux continent”.  Emmanuel Macron poursuit la tradition par des déclarations chocs sur l’OTAN en mort cérébrale ou bien la venue surprise du ministre des Affaires Étrangères iranien, en marge du sommet du G7, pour tenter d’apaiser les tensions américano-perses. L’objectif constant de cette politique du coup est de placer la France comme une puissance clef du monde occidental et même du monde entier. De Gaulle a voulu faire de la France l’arbitre de l’affrontement larvé entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis, tradition perpétuée jusqu’à aujourd’hui. 

    Cependant, on peut se poser une question, tout à fait légitimement : comment une petite nation de 60 millions d’habitants peut-elle espérer rivaliser avec les empires gigantesques que sont les Etats-Unis et la Chine ? Une diplomatie se focalisant sur la construction européenne eût été, sans aucun doute, bien plus efficace qu’une politique construite pour flatter l’orgueil nationale. Le XXIème siècle n’est pas le XIXème et nos rivaux ne sont pas l’Allemagne ou l’Angleterre, mais les Etats-Unis et la Chine. Consacrer des sommes importantes à une armée minuscule est vain. Quoi que nous fassions, notre armée sera mathématiquement inférieure à celle de nos rivaux. Or, le but premier d’une armée est de vaincre un ennemi. Compte tenu du statut de “puissance moyenne” de la France, la seule alternative possible est l’Europe fédérale. De plus, la politique dite “d’indépendance nationale” est fondée sur l’hypocrisie. Le général de Gaulle a tenu à s’éloigner des Etats-Unis et à bien des égards, les a vexés. Cependant, il ne pouvait ignorer que la grande puissance d’Outre-Atlantique ne peut abandonner un pays aussi symbolique que la France, en cas de conflit avec l’Union Soviétique. On pourrait m’objecter que je confond la Cinquième République et ses dirigeants. Mais, les institutions, si célébrées, de la République rendent inévitables les dérives explicitées.

Présidentialisme et politique d’affichage

C’est bien connu, la Cinquième combinée à la société médiatique, engendre une hyperfocalisation sur la personne du Président de la République. Cette hyperfocalisation est entraînée par la concentration des pouvoirs présidentiels et ministériels, dans les mains du Président de la République. Elle conduit à une théâtralisation extrême de l’action politique, et notamment de la politique étrangère. Ce processus rend l’affichage et le coup d’éclat inévitable,  nécessaire pour faire preuve de sa stature présidentielle en vue de sa réélection, bien plus que si elle était menée par un simple ministre des Affaires Étrangères. Ainsi, le régime actuel oblige à perpétuer l’illusion d’une France grande puissance qui, comme on l’a vu plus haut, entre en contradiction avec les intérêts de la France. La “valse ministérielle” de la Quatrième République suscitait toute l’attention du public, permettant la mise en oeuvre d’une politique étrangère bien plus réaliste. D’ailleurs, l’instabilité du régime permettant n’était qu’apparente et a autorisé des politiques de long terme, avec des ministres des Affaires Étrangères faisant preuve d’une longévité exceptionnelle comme Georges Bidault.  Les relations extérieures de la Quatrième n’avaient pas la volonté de faire atteindre à la grenouille la taille du boeuf et se sont illustrées par leur succès, au premier des rangs desquels la construction européenne avec le traité de Rome, en 1957. 

       Dans le premier paragraphe était explicité le bilan bien médiocre de la Cinquième République, par rapport aux attentes suscitées par ce régime. Le parlementarisme, peut-être un peu excessif de la Quatrième, permettait la contestation mais aussi l’enrichissement constant des politiques menées par le pouvoir exécutif. En effet, les gouvernements étant de coalition, les amendements d’un grand nombre de partis avaient davantage de chances d’être pris en compte qu’aujourd’hui. Ainsi, la loi était le fruit d’une dialectique et en sortait enrichie, alors qu’aujourd’hui, elle est la production individuelle du parti majoritaire De plus, la possibilité de renverser le gouvernement permettait d’avertir contre une politique néfaste. La difficulté actuelle de mettre fin à un Cabinet pour l’Assemblée Nationale oblige les gouvernements à s’enfoncer dans l’erreur, si jamais il se trompent. Ainsi, le manque de parlementarisme occasionne peut-être une efficacité accrue dans la fabrique de la loi, mais c’est au prix d’une qualité bien moindre de la loi. Rappelons à ce titre que les grandes lois de la Troisième République, oeuvre du parlementarisme et fondement de notre société ont traversé le temps. La Quatrième a permis à la France d’entrer dans la modernité. Il est bien difficile d’énumérer les réalisations de la Cinquième qui ont fait preuve d’une solidité à l’épreuve du temps. Bien souvent, ce qui est réalisé par une mandature étant détricoté par l’alternance.

    Malheureusement, il est bien difficile de faire marche arrière. La Cinquième République en rendant l’affrontement gauche-droite beaucoup moins poreux qu’auparavant fait apparaître le jeu parlementaire comme stérile. En effet, pour exister, l’opposition est obligée de s’opposer radicalement. Ainsi, le retour à plus de parlementarisme est rendu difficilement acceptable par l’image que l’on en a. 

Louis Pernotte

Publié par constancemilo

Etudiante à SciencesPo Rennes.

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