L’autre, soi et la littérature.

Me voici de retour en ces temps troublés pour ma chronique nécrologique. Indirectement en tous cas, puisque je profite de cette période de confinement pour effectuer un retour sur mon expérience de la 3A – retour plus tôt qu’initialement anticipé. On pourrait dire, en faisant preuve d’un très mauvais humour et de beaucoup de mauvaise foi, que c’est la mort de nos 3A, petits événements bourgeois sans importance face aux milliers de morts de l’épidémie de Covid-19. Je ne compte pas discuter des aspects à mon sens problématiques de la mobilité internationale estudiantine puisque nous sommes en guerre et que l’union nationale est de mise. Plutôt qu’explorer les mécanismes de reproduction d’une bourgeoisie internationale et internationalisée, je vous propose de vous partager mon expérience de la mobilité internationale sous l’auguste et consensuelle lumière de la littérature.


Je me souviens d’un article écrit courageusement par ma camarade Mathilde Naud l’année dernière qui proposait, pour chaque destination, un livre et/ou un auteur correspondant afin de découvrir un pays, une culture, par le truchement de la littérature. Je rejoins tout à fait sa démarche, mais étant beaucoup moins cultivé, je vais me contenter d’écrire à propos de la Grèce où j’ai donc vécu quelques mois.
Vivre ailleurs que dans son pays est une expérience intellectuelle très intéressante. En découvrant une figure de l’Altérité, on prend conscience de ses propres normes et valeurs complètement intériorisées et inconscientes. Défense et illustration des philosophies de l’Altérité, Hegel, Lévinas et consorts. Je voudrais présenter modestement ici l’auteur franco-grec Vassilis Alexakis. Son parcours biographique incarne la notion de double-identité, de double-culture. Né à Athènes, il fuit la dictature des colonels et s’installe à Paris après le putsch de 1967. Je parlerai ici de trois romans : La langue maternelle, paru en 1995, Ap. J.-C., en 2007, et La clarinette, en 2015.


Dans ces romans, le héros-narrateur est toujours franco-grec, partagé entre deux pays du même continent, mais radicalement différents. La langue maternelle est un magnifique roman qui, sous le prétexte de la figure de la mère et d’une enquête sur la signification de l’epsilon (ε) du Temple d’Apollon, à Delphes, promène le lecteur dans la Grèce contemporaine, un pays alourdi, emprisonné par le poids écrasant de son passé glorieux. Ap. J.-C. est une enquête sur la place de la religion chrétienne orthodoxe dans la société grecque, et particulièrement sur la « République monastique » du Mont Athos, un lieu où les femmes n’ont pas le droit de se rendre et où les monastères sont exemptés d’obéir à la loi grecque. La clarinette est un hommage émouvant de Alexakis à son éditeur et ami de toujours Jean-Marc Roberts, décédé d’un cancer en 2013, et une promenade dans la Grèce ravagée par la crise.


Chacun de ces trois ouvrages est partagé entre une intrigue particulière et un ensemble de réflexions foisonnantes sur la double-identité franco-grecque, sur le temps, sur la mémoire d’un pays, sur les langues et le langage. Alexakis décrit un pays empêché par son passé, partagé entre admiration excessive et conservatisme passéiste, une société détruite par la terrible crise financière que l’on connaît, une culture riche et lourde d’influences historiques qui ne peut plus avancer sans regarder perpétuellement en arrière. Le tout dans un style d’une élégance et d’une légèreté délectables, sans lyrisme ou cynisme excessifs, et en plus avec de l’humour. « Plutarque s’étonne que nous ayons si peur de mourir alors que nous sommes déjà morts plusieurs fois : le bébé que nous étions a été tué par l’enfant, l’enfant par l’adolescent, l’adolescent par l’adulte. Plutarque ne se résigne pas à admettre en somme que les dieux vieillissent aussi, que tout a une fin, même l’éternité » (1 ).


Bien sûr, notre expérience de la mobilité n’a rien de comparable à l’exil d’une dictature ou simplement d’un choix de plus longue durée. Chacun se retrouve comme il veut dans la littérature, et Vassilis Alexakis vous fera découvrir une Grèce qu’aucun Erasmus ne pourrait.


Antoine Grivel

  1.  Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, p.170

Publié par constancemilo

Etudiante à SciencesPo Rennes.

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