La société actuelle se caractérise par un rejet de l’altérité particulièrement fort. Bien évidemment, ce phénomène ne date pas d’hier, on en trouve l’exemple jusqu’aux temps les plus reculés comme c’est le cas pour les chasses aux sorcières au Moyen-Age. Le courroux social se dirigeait sur quelques personnes. Cependant, maintenant, chacun est un ennemi potentiel pourvu qu’il fasse partie d’une autre groupe social. Le nombre est décuplé avec l’explosion du nombre de communautés dans les cinquante dernières années. Si l’on voulait mathématiser les choses, on pourrait dire que ce chiffre est égal au carré du nombre de groupes sociaux différents. Ainsi, la société sort profondément déstabilisée par le repli sur eux-mêmes des différents groupes. De facto, chacun pour se sauvegarder dans son être intime désirera un Etat plus fort, bras armé qui servira à se protéger des autres. Quand un Etat est omnipotent pour préserver la paix sociale, il faut comprendre que la liberté de chacun est menacée.
Un nouveau conflit social : classes populaires contre classes moyennes
D’abord, la peur de l’altérité est saisissante entre classes sociales, notamment entre classes moyennes et classes populaires. En effet, les classes moyennes se sentent menacées, particulièrement au niveau urbain. Les quartiers apparaissent comme un anti-modèle pour les classes moyennes qui développent des stratégies d’évitement. C’est le cas à Coubron (1) dans le département de la Seine Saint-Denis, cette commune pavillonnaire est l’une des plus riches du département. Elle apparaît comme un ilôt au milieu de communes majoritairement habitées par les classes populaires, le paysage est composé de tours et barres d’immeubles HLM. Les habitants de Coubron n’hésitent pas à jouer avec la carte scolaire pour éviter les collèges situés en ZEP ou à inscrire leurs enfants dans des clubs de sport situés plus loin, dans d’autres communes de classes moyennes. Ce processus est le reflet d’une fragmentation de la société, en deux segments. La stigmatisation déclenche un cercle vicieux qui engage la violence. Exclus par les classes moyennes, les habitants des quartiers vont se renfermer sur eux-mêmes. L’islamisme qui se développe depuis la fin des années 1990 et les émeutes comme à Villiers-le-Bel, en 2005 sont la partie émergée de l’iceberg. Il est évident que plus les classes populaires se renferment, plus elles sont écrasées par les classes moyennes. En effet, au lendemain des émeutes de 2005; Nicolas Sarkozy déclare, pour satisfaire son électorat de classes moyennes, qu’il faut passer les cités au karcher, c’est l’effet indirect du repli sur soi.
Le premier effet de la peur de l’altérité est le développement d’idéologie intolérantes. La montée de ces idées va engendrer la montée de la peur dans le « camp d’en face » , et déclencher des mesures répressives liberticides. Ainsi, le repli attaque deux fois les libertés, une première par les idées obscurantistes, une seconde, du fait du retour de bâton étatique. Les attentats de 2015 en sont le parfait exemple. Tout d’abord, une vague d’attaques secoue le pays. Puis, face à la demande sociale, l’Etat institue des mesures contraires au préceptes de 1789, comme l’état d’urgence.
La pensée admise ou les libertés d’expression et de conscience en panne
Le terme pensée admise vient se substituer à l’expression politiquement correct, malheureusement galvaudée par la droite et l’extrême-droite. Il est nécessaire (2) d’envisager une critique de gauche républicaine d’une pensée admise qui atrophie la liberté de conscience et le jugement des individus. Il est urgent de faire renaître l’esprit-critique.
L’existence d’une pensée admise qui ne froisse personne provient en ligne directe de l’archipellisation de la société française(3). En effet, pour ne heurter aucune communauté, on se réfugie dans un langage convenu. Si l’on fait le contraire, on est immédiatement cloué au piloris, d’autant plus si les groupes sociaux sont organisés de manière structurée. Aussi, les groupes qu’il soient politiques, religieux ou autres sont refermés sur eux-mêmes et ne tolèrent aucune critique. C’est la liberté d’expression qui se fait la malle, rappelons la devise de Beaumarchais: “il n’y a point d’éloge sans la liberté de blâmer”. Le refus de la critique se traduit par des sujets tabous, qui oserait remettre en cause la grève de l’école de Greta Thunberg, alors même que des générations se sont battues pour obtenir l’école laïque, gratuite et obligatoire ? On oublie aussi que pour défendre la planète, il est nécessaire d’avoir des connaissances solides dont la base est fournie par l’école. En outre, le second degrés n’est plus permis envers certaines catégories de la population. Qui produirait encore des sketchs à la manière de Pierre Desproges, de nos jours ? Récemment, le propos d’Alain Finkielkraut face à Caroline de Haas, même si sa pertinence est discutable, a déclenché un torrent d’indignation sans doute injustifié. L’humour est vécu, par ceux qui en sont l’objet comme une attaque frontale et personnelle (4) De facto, il s’est institutionnalisé et figé dans un courant d’extrême gauche qui conserve quelques souffre-douleurs, eux aussi, toujours les mêmes.(5) Bien évidemment, les propos précédents ne promeuvent aucune forme de haine envers les minorités et communautés, ils appellent simplement à relativiser.
Ces différents phénomènes s’inscrivent dans une même lame de fond, celle du renfermement communautaire, on cherche à se protéger de l’autre, en l’obligeant à adopter ses propres standards.
Vers une République autoritaire.
Il est urgent de retrouver une République une et indivisible. Seul un pays uni peut être libre, sans quoi, un Etat autoritaire et liberticide est nécessaire pour faire vivre en paix, les différents fragments de la société. En effet, la volonté de se protéger des autres, considérés comme des ennemis en puissance conduit à la violence (6). Une demande sociale pour un État qui s’impose par tous les moyens se fait donc sentir. Les individus rationnels préfèrent le joug d’un Léviathan omnipotent à une société dans laquelle ils se sentent menacés. Aujourd’hui, une demande d’autorité s’observe chez les gens. Par exemple, les gilets jaunes, pour certains, appelaient, le général de Villiers, au pouvoir. Plus alarmant encore, la côte de confiance de l’armée est de 82%, en 2016 (7). D’après ces éléments, une passion autoritaire se fait jour dans le coeur des Français.
Malheureusement pour les libertés publiques, l’État tend à suivre cette demande depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, en 2007. En effet, ce dernier tend à gouverner en président d’extrême-droite, bien plus qu’en président de droite. Par exemple, il fait voter le délit de participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations. Ce délit est tout à fait liberticide, il donne au juge la possibilité de condamner quelqu’un sur une intention supposée de commettre un acte délictueux. Cette loi est absolument contraire aux principes fondamentaux d’un droit libéral qui veulent que seuls les délits commis soient condamnables. Il faut noter que le Conseil Constitutionnel, pourtant saisi par les partis de gauche, n’a pas joué son rôle. Mais, l’action de Sarkozy ne s’arrête pas là, cet individu va jusqu’à faire inscrire la rétention de sûreté dans la loi. Cette dernière dispose qu’un individu, une fois sa peine purgée peut encore être détenu sur décision d’une simple commission. C’est le retour de l’arbitraire que combattaient les révolutionnaires de 1789. Encore une fois, le Conseil Constitutionnel n’a pas fait son travail (l’absence de séparation des pouvoirs depuis 2000 s’avère être une catastrophe, on le verra dans un prochain article).
“La droite s’est convertie à l’extrême-droite et la gauche à la droite”(8). La passion sécuritaire continue à trouver écho sous François Hollande, les forces fracturant la Nation se faisant encore plus fortes. Tout d’abord, François Hollande proclame et reconduit plusieurs fois l’état d’urgence dont on peut se demander s’il était vraiment indispensable. On pourrait simplement relier ce fait aux attentats. Mais la lame de fond intolérante due à la fracturation sociale se fait entendre dans un autre domaine : la prescription. En effet, Hollande fait doubler la durée de prescription des crimes et délits sexuels. Une agression sexuelle peut être poursuivie pendant six années contre trois pour les autres délits. Il est inutile de préciser que les associations féministes ont exercé une forte pression sur le gouvernement (9). Sous couvert de défendre les droits, on piétine l’Etat de Droit. Certains collectifs vont même jusqu’à demander l’imprescribilité des crimes sexuels, les plaçant au-dessus du meurtre dans la hiérarchie des crimes et au même niveau qu’un crime contre l’humanité… Évidemment, la tendance se poursuit sous la présidence d’Emmanuel Macron, lois anti-casseurs, lois anti-fake news…
Le lent acheminement de notre pays vers l’autoritarisme est très inquiétant. Il est dû à une fracturation de la société en communautés multiples qui veulent se protéger les unes des autres. De fait, chaque communauté cherche à limiter la liberté de l’autre afin de se protéger. La seconde conséquence est la volonté d’un Etat autoritariste pour assurer la paix entre les différentes communautés. La République autoritaire est en marche depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Pour préserver la société et le droit libéral issus de 1789, il est impératif de retrouver une véritable séparation des pouvoirs. Cependant, le plus important est de ressouder la France, la séparation des pouvoirs ne pouvant faire barrage à une véritable lame de fond. La liberté n’est possible que dans une Nation unie. Vive la République une et indivisible !
Références bibliographiques
- Jacques Donzelot,”La ville à trois vitesses”, Esprit
- Nicolas Gardère, Voyage au pays des infréquentables
- Jérôme Fourquet, L’archipel français, Seuil
- Jean-Michel Normand, “L’humour brulé au second degré”, Le Monde, 29 décembre 2019
- Alain Finkielkraut, “La place de l’humour dans la France d’aujourd’hui”, France Culture, diffusé le 18 janvier 2020
- Thomas Hobbes, Le Léviathan, Garnier Flammarion
- Le Point, La France : entre sentiment de déclin et besoin d’autorité.
- François Sureau sur France Culture in “Liberté grande”, France Culture, diffusé le 02 décembre 2019
- « Une société sans oubli est une société tyrannique » : pourquoi le principe juridique de la prescription est remis en cause”, Le Monde, 10 janvier 2020
Louis Pernotte