Au soir du lundi 25 novembre 2019, la France est en deuil. Un soir d’hiver intense mais les actualités ne sont pour une fois pas monopolisées par une météo rigoureuse ou une grève en préparation. Non, car treize militaires ont trouvé la mort en théâtre d’opération au Mali. Treize, le plus lourd bilan enregistré par l’armée française depuis 1983. Cet événement doit ainsi, selon moi, nous permettre de remettre en question le rôle de la France et de son armée dans le monde, mais aussi la place que les soldats occupent dans notre société individualiste.
Ces treize militaires n’ont pas été tués par un quelconque adversaire au cours d’une bataille mais dans un simple accident d’hélicoptère. Ils auraient embarqué à bord de deux hélicoptères différents afin de poursuivre un groupe djihadiste armé au sol. Mais la visibilité était apparemment très mauvaise à cause de la nuit sans étoiles et du mauvais temps. Tellement mauvaise que les deux appareils, non-équipés de systèmes de détection, ont fini par se percuter, précipitant les deux équipages dans une chute mortelle.
C’est vrai que cela a de quoi surprendre dans l’armée de la sixième puissance mondiale. En effet, comment expliquer qu’autant de militaires aient pu être tués dans un accident sans implication de combattants ennemis ? Les pilotes étaient des plus aguerris et les hélicoptères utilisés étaient considérés comme fiables : le premier engin, un Tigre, était réservé à l’attaque au sol, alors que le second, un Cougar, était destiné aux transports de troupes. Mais on peut toujours s’interroger sur la vieillesse des équipements : le Tigre a été conçu à la fin de la Guerre Froide, initialement dans le but de riposter à une offensive blindée venant de l’Est et il a été mis en service en 2005, tandis que le Cougar existe depuis 1998. On voit donc que ce matériel est certes performant mais leur technologie date et ils n’ont pas été spécifiquement pensés pour des zones de combat telles que la corne de l’Afrique. Il pourrait dès lors être judicieux de développer des technologies de pointe adaptées à la géographie du terrain, au climat ou encore au manque de visibilité dont souffre cette région la nuit, du fait du peu d’urbanisation. Il serait encore plus indispensable de le faire quand on sait que la France est là-bas dans un terrain qui ne lui est pas favorable puisqu’elle le connaît et le maîtrise a priori moins bien que les adversaires qu’elle combat. Bien que le budget de la France en matière de défense a augmenté de 14% entre 2000 et 2018, passant de 33,8 à 46,6 milliards de dollars, la part du PIB est inférieur à bon nombre de nos voisins européens comme le Royaume-Uni, la Norvège ou la Pologne. Ces chiffres peuvent ainsi remettre en question la prétention franco-française de vouloir agir dans le monde pour préserver ses intérêts à l’étranger et la paix dans des zones de conflits.
Mais la France a le mérite d’avoir lancé en 2014 une vaste opération militaire au Sahel et au Sahara contre les groupes armés djihadistes. C’est la plus importante menée actuellement par la France, d’où son importance capitale pour l’image diplomatique du pays à l’étranger. Le but est, officiellement, d’aider les pays africains concernés, notamment le Mali et le Niger, à acquérir la capacité à contrôler tout leur territoire afin d’y maintenir la paix. C’est précisément pour cette raison que Barkhane est tant débattue au sein de la classe politique : elle a certes permis de mettre en difficulté les groupes terroristes en attaquant leurs chefs mais ceux-ci s’adaptant, l’armée officielle est de plus en plus inefficace. La situation économique se détériore encore et toujours, les États faillis n’ayant plus aucune autorité et déléguant de plus en plus de pans de la sécurité intérieure aux puissances étrangères. Mais il reste inenvisageable pour beaucoup de spécialistes que la France se retire de cette zone car cela permettrait aux djihadistes de s’implanter encore plus, ce qui serait perçu comme un abandon pour les populations locales confrontées à la violence quotidienne. Alors que chaque membre du gouvernement exprimait ses condoléances aux familles des victimes, c’est Jean-Luc Mélenchon qui a mis le feu aux poudres en déclarant que les maliens ne sont plus demandeurs des forces armées françaises et qu’il faudrait ainsi remettre en question notre engagement dans cette zone de l’Afrique.
Une autre question mérite à mon sens d’être soulevée : la place des soldats dans la société française. En effet, ceux décédés le 25 novembre ont eu droit à une cérémonie d’hommage officielle pour honorer leur sacrifice à la patrie. Mais que reçoivent-ils de leur vivant ? Clément Frison-Roche, l’un des treize militaires tués, évoquait le fait qu’au regard du sacrifice parfois mortel des soldats, la Nation ne leur rendait pratiquement aucune contrepartie. Il avait évoqué ce sentiment dans un magnifique poème prémonitoire dont voici un extrait très révélateur : « À tes illustres fils tombés pour la patrie, Plutôt que souvenir tu préfères l’oubli, À tes jeunes enfants disparus aujourd’hui, Plutôt que bienveillance tu préfères le mépris ». Ce n’est pourtant pas les possibilités qui manquent pour mieux intégrer la reconnaissances des populations à ses protecteurs : une journée nationale dédiée à l’armée, davantage de sensibilisation à l’école sur l’importance de la défense ou encore une mise en avant par les médias des différents terrains d’opération où la France est présente. Les idées sont ainsi aussi nombreuses que diverses pour faire comprendre la place des soldats dans notre protection quotidienne, même s’ils sont souvent invisibles.
Ce qui explique alors la suite de l’opération Barkhane et donc le fait que les soldats doivent continuer à se battre, c’est certainement la peur (ça tombe bien, c’est le thème du numéro !). Mais peur de quoi ? De ce qu’il va se passer en l’absence d’une armée forte, de l’implantation grandissante des djihadistes au Sahel, de la dégradation de l’image de la France à l’international… Le simple fait de réduire le nombre de soldats déployés au Mali et au Burkina Faso pourrait entraîner une recrudescence des attentats dans les pays occidentaux et une guerre en Afrique de l’Ouest encore plus meurtrière qu’elle ne l’est actuellement et qui deviendrait incontrôlable. En l’absence de solutions alternatives, il est, selon moi, impossible de mettre fin à l’opération Barkhane car la fin correspondrait à une peur de l’abandon pour les populations locales et à une peur du futur militaire de la France.
Zoé Samin