L’impact du « male gaze » au cinéma.

Ou comment le regard masculin rivé sur notre monde s’impose dans nos salles de cinéma et par ricochet, nous tient en captivité dans la société. 

Loin d’avoir la sonorité d’un violon ancien, le male gaze n’est pas une expression récente même si elle se donne à décrire un phénomène actuel. Analysé en 1975 par Laura Mulvey, en français « regard masculin », il s’agit de l’art de dépeindre le monde à travers le regard des hommes. Sortons directement les grands mots. Il va de soi que le male gaze se trouve enveloppé dans un concept plus percutant qu’est celui de patriarcat. Ce dernier possède une connotation telle que lorsque je l’entendais il y a encore quelques temps, je voulais fuir. Fuir des débats, fuir de la réflexion. Fuir parce que derrière ce terme conflictuel, se cache l’image d’une vision malhonnête de notre époque. Vision difficile à remettre en cause car elle nous constitue et nous révèle au monde. En effet, réaliser que nous sommes prisonniers d’un « quelque chose » doublé d’une construction sociale erronée, à notre insu, est dur à encaisser. Ce « quelque chose » qui semble d’autant plus nous dépasser ! Mais, est-il pertinent de directement s’attaquer au patriarcat ? Un sujet trop large, trop intériorisé et trop abstrait ? Attelons-nous plutôt ici à pointer le curseur sur un domaine que nous connaissons afin de pouvoir finalement mettre en perspective le patriarcat. Eh bien, parlons cinéma ! Parlons male gaze ! Il y a peu j’ai été éblouie par l’interview « Male gaze, ce que voient les hommes »*, d’Iris Brey, une spécialiste de la représentation du genre et des sexualités à l’écran. J’ai pris conscience de certaines choses dont les conséquences néfastes sont tangibles. Rentrons dans le vif du sujet : Étant largement dominant dans le cinéma, quel est l’impact du male gaze dans nos sociétés ?

Faisons connaissance. Ma série préférée ? Mon film préféré ? Ma trilogie préférée ? Mad Men, Platoon, Le Parrain. Eh bien non, je ne l’ai pas fait exprès ! Un îlot de références qui s’amassent autour d’une seule et même expression : Male gaze. Mes références cinématographiques sont largement dominées par des figures masculines. Et vous ? Tout d’abord, je me suis dit que le problème venait de mes propres références culturelles ou encore que le cinéma américain n’était peut-être pas la référence en termes de parité. Qu’il me fallait basculer vers le cinéma français ou vers le cinéma étranger. Ce fût une déception. Force est de constater qu’une grande majorité de films – et c’est un euphémisme – a une dominante masculine. Cela ne se mesure pas simplement au casting. Le secteur cinématographique est victime de fortes inégalités. Il y a plus de réalisateurs que de réalisatrices dans le monde, en Europe et en France comme le montre le rapport du CNC « La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle » fait entre 2008 et 2017.

Le processus …

Halte aux gens qui diront que ce n’est qu’une question de mérite. Si le projet d’un réalisateur est préféré au projet d’une réalisatrice, oui c’est du mérite. C’est autre chose lorsqu’il n’y a que 24 % de réalisatrices contre 76 % de réalisateurs (rapport CNC). D’après Iris Brey, et c’est une évidence, l’industrie cinématographique n’accorde pas assez sa confiance aux femmes. Elles sont largement sous-estimées par rapport aux hommes. D’où l’écart majeur qui existe entre le nombre de réalisateurs et le nombre de réalisatrices. Par conséquent, cette faible présence féminine à ce poste explique la prédominance du male gaze au cinéma.

C’est fou mais c’est vrai. Lorsque l’on regarde un film, le spectateur découvre et s’approprie ex-ante le point de vue du réalisateur. Par l’intermédiaire de la caméra, le regard du spectateur est subtilisé sans qu’il puisse s’en rendre compte. Le réalisateur devient le pilote de ses émotions, il tend à se transformer en dictateur sous couvert de bienveillance en manipulant ses sentiments, il est le fantôme ingénieux qui oriente délicatement ses pensées. Les jugements ne sont plus ceux du spectateur, ses observations non plus. Ses facultés sont altérées et habilement transportées par le prodigieux savoir-faire des techniques cinématographiques. In fine, le cinéma est fabuleux mais il est vicieux. Ensemble, le réalisateur et le spectateur flânent et s’élèvent vers un autre monde. Cependant, le monde dans lequel tous deux se rencontrent n’est rien d’autre que celui du vaillant réalisateur. De sorte que compte tenu de ce qui a été posé précédemment, le monde que l’on rencontre jour après jour, films après films, à quelques exceptions près (24%), est masculin. Dès lors, nous sommes tous confrontés au male gaze. Est-ce une fatalité ? 

Les conséquences …

Sans s’en rendre compte, à force de s’approprier le point de vue masculin, on en arrive à croire qu’une certaine vision du monde vient naturellement s’imposer à nous. Et, celle-ci vient notamment s’imposer aux femmes.  C’est pourquoi, se pose la question de la place de la femme à l’aune de cette configuration. Avec ce qui lui est offert à l’écran, la femme finit par s’identifier au regard masculin. Une identification pouvant mener à la négation de l’existence même d’un point de vue féminin sur le monde.  Et sensiblement, de l’existence d’autres points de vue, parce qu’en vérité, il n’est plus seulement question aujourd’hui de penser homme ou de penser femme. De ce fait, on pense devoir agir comme un homme et on pense devoir penser comme un homme alors qu’on ne l’est pas. Tout simplement parce que c’est le seul modèle qu’il nous ait permis de voir et d’avoir. Un conditionnement s’opère et cela, à notre insu, dans les profondeurs de notre inconscient et par l’intermédiaire du cinéma. Les choses seraient différentes s’il régnait un peu de parité au sein de ce cercle semble-t-il fermé. Avec plus de réalisatrices, nous ne pouvons imaginer toutes les possibilités qui permettraient à tous de se sentir représenter au cinéma et par conséquent de se sentir exister dans la société. Mais voilà, il faut donner aux femmes autant de place qu’on en accorde aux hommes pour qu’elles puissent s’exprimer. En 2019, le CNC est, à juste titre, allé en ce sens en valorisant par le biais de bonus ceux qui tendaient à promouvoir la parité dans ce secteur. La voie est ouverte. Il n’y a pas de méritocratie, juste un monde à refaire. Le cinéma est le miroir de notre société. Son rôle est donc prédominant et il est important d’observer ses effets. 

Enfin, y a-t-il meilleure conclusion qu’une ouverture ? Dans ce cas, je me permets pour finir d’ajouter un point important qui s’éloigne un peu du cinéma mais qui me semble tout de même pertinent. Dernièrement, l’interview de Dana Suchow sur Brut. intitulée « Ouais je n’aime pas me raser » m’a marquée. Un ami m’a dit « C’est agaçant, ça la concerne, tout le monde se fout de ce qu’elle peut bien faire de sa vie ». En discutant avec lui, je me suis magiquement révélée à moi-même quelque chose. J’ai compris que cette vidéo participait au female gaze. C’est-à-dire, un moyen de mettre en avant le regard féminin sur le monde ! La circulation de toutes ces vidéos et de ces témoignages montre qu’il y a du female gaze en profusion qui éclate et qui se diffuse en réaction contre le male gaze. Et finalement, contre le patriarcat. Alors certes, la route est encore longue, mais elle est déjà bien entamée.  

*Entretien de Victoire Tuaillon avec Iris Brey à retrouver sur le podcast Les couilles sur la table, épisode 56 

RAKOTOVAO Mirella

Publié par constancemilo

Etudiante à SciencesPo Rennes.

Laisser un commentaire

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer