Présentation – comment définissez-vous l’agroécologie ?
MDF : L’agroécologie a déjà plusieurs sens mais en ce qui me concerne je la présente comme une discipline scientifique, la discipline des agroécologues. Beaucoup d’agronomes s’adonnent aujourd’hui à l’agroécologie. La terminaison grecque nomos renvoie à la norme. Le gros défaut des agronomes pendant longtemps a été de définir les variétés améliorées, le bien, le mal, comme l’économie pointant l’optimum. Cette agronomie est devenue beaucoup trop normative. Pour contraster, l’agroécologie s’intéresse à la logique, au logos, discipline qui essaye de rendre intelligible le fonctionnement et la complexité des agroécosystèmes ou écosystèmes agricoles aménagés par les agriculteurs, comme le bocage qui n’est pas un écosystème naturel mais agricole qui a été ménagé au cours de l’histoire par des agriculteurs, à la fois productif et durable, prouvé historiquement. Ma première expérience personnelle, c’est la rizière. J’enseignais, alors jeune agronome formaté on va dire, les variétés améliorées à haut potentiel de rendement, leurs demandes en engrais, que j’apportais à Madagascar, où des femmes malgaches analphabètes m’ont expliqué qu’avec mes produits je tuais les grenouilles, les canards, les poissons, les escargots, les crabes et toute leur source de protéines. Elles m’ont raconté que le canard picorait ce que j’appelais la mauvaise herbe et l’insecte prédateur pour lequel je mettais des pesticides, m’expliquant que j’avais tout faux et que la rizière, ce n’est pas que du riz c’est un écosystème d’une incroyable complexité. L’agroécologie, c’est rendre intelligible toute cette complexité.
Vous avez été l’élève de René Dumont, premier candidat écologiste à le présidentielle, agronome et tiers-mondiste. Quelle fut son influence sur vous et que retenez-vous de son enseignement ?
MDF : Quand j’ai débuté mes études en agronomie, j’avais une ambition : mettre fin à la faim. J’ai rencontré René Dumont alors agronome préoccupé des problèmes des pays des Suds intertropicaux et pauvres. Il m’a beaucoup enseigné l’agriculture comparée en fonction des modèles, des climats, des terroirs. Il m’a appris à observer et donné goût à aller sur le terrain où j’ai fait mes premières expériences à Madagascar, au Venezuela et le Laos, pour une dizaine d’années d’expatriation.
Face à l’urgence climatique, les prévisions pessimistes des différents rapports scientifiques (GIEC…), et les prospectives collapsologiques d’un effondrement à venir, peut-on arriver aux changements que vous préconisez dans le peu de temps qu’il nous reste ?
MDF : Il ne faut surtout pas sous-estimer les dangers liés au dérèglement climatique, la difficulté que vont avoir les paysanneries qui vont devoir s’adapter au déséquilibre écologique, à une intensité et fréquence accrue des évènements climatiques extrêmes. On peut leur demander aussi comme à tout citoyen d’atténuer ce réchauffement en émettant moins de gaz carbonique, de méthane et de protoxyde d’azote. Est-ce possible ? La réponse est catégoriquement oui. On a toutes les raisons d’être techniquement optimiste sans occulter l’ampleur des dégâts et du travail à faire. On connait aujourd’hui une forme d’agriculture qui peut nous fournir de l’énergie alimentaire en faisant un usage intensif de l’énergie solaire, pas de pénurie annoncée de rayons solaires avant des milliards d’années, plus une couverture végétale la plus permanente possible qui intercepte l’énergie solaire et la transforme en énergie alimentaire par photosynthèse. Cette énergie c’est du suc, de l’amidon, des lipides, des hydrates de carbone. Où la plante trouve-t-elle le carbone ? Dans le gaz carbonique de l’atmosphère. Y a-t-il pénurie annoncée de gaz carbonique dans l’atmosphère ? La solution actuelle de l’agriculture industrielle est de rajouter des engrais azotés de synthèse coûteux en énergie fossile (gaz naturel russe, norvégien), oublions. Tous les agriculteurs du monde entier connaissent les légumineuses (les petits pois, les lentilles les haricots, les arachides, le soja) et aucun pays n’en manque. Elles sont capables de nous fabriquer des protéines avec l’énergie solaire (les microbes utilisent l’énergie de la photosynthèse). On peut utiliser ces méthodes biologiques. On a techniquement toutes les raisons d’être optimiste pour nourrir bien plus de 10 milliards d’habitants en 2050. Les solutions sont techniques mais font un usage intensif des fonctions naturelles (abeilles pour la pollinisation, coccinelles pour neutraliser les pucerons), par des techniques biologiques. C’est exigeant en travail et intensif en emploi qui demande d’être correctement rémunéré. Suis-je politiquement optimiste pour cette proposition ? Vous avez le droit de ne pas me poser la question.
Sur les ambiguïtés de la technique, on a essayé de se renseigner sur les OGM à propos desquels une controverse scientifique existe. Dans quelle mesure peut-on parler d’un risque OGM ?
MDF : Il y a des risques OGM de nature différente. Les premiers résultent de la nature des gènes transférés dans la plante. Il y a 2 types de gènes : l’un confère à la plante un herbicide total (glyphosate majoritairement) qui tue tout sauf la plante. Mais certaines autres plantes se révèlent résistantes à l’herbicide et tendent à devenir invasives, proliférant seules, comme la marante sauvage ou le sorgho d’Alep. Le deuxième gène intégré dans la plante tue ses chenilles prédatrices. Ce n’est plus la chenille qui tue le maïs mais l’inverse. Le danger est l’apparition d’une chenille mutante et résistante à la toxine devenant invasive, nécessitant l’usage d’autres herbicides. L’idée que les OGM sont une solution pour mettre moins de pesticides s’avère fausse.
Une autre catégorie de risques plus incertains concerne notre santé. Il est hautement probable que la technique même de la transgénèse réveille des gènes dormants non-codants (comme les 40% de gènes communs que l’humain partage avec la banane) entrainant des effets délétères. Le principe de précaution, dans l’incertitude reste la solution la plus adaptée.
A l’heure ou un agriculteur se suicide tous les deux jours en France, où les sols sont usés, des agriculteurs continuent de s’installer en agriculture conventionnelle. Que peut-on faire pour les inciter à pratiquer l’agroécologie ou la permaculture ?
MDF : On peut faire beaucoup de choses, il y a peut-être un problème de formation car c’est vrai que dans les installations de paysans dans le cadre familial, les savoir-faire des ancêtres (fumier, diversité des cultures) est abandonné. On parle souvent de conversion, mais il y a un problème de passage d’un système agricole industriel à une agriculture de conservation, bio ou autre. Plus encore, il y a l’endettement. Quand un agriculteur s’est endetté avec trois robots de traite, lui demander de diversifier ses rotations et d’y ajouter du lin, c’est inaudible. Il faut impérativement accompagner les agriculteurs pour cette transition de modèle agricole, ce qui passe par la rémunération du supplément de travail que demande l’agroécologie. Mais laisser reposer le changement sur les choix du consommateur ne font que révéler les inégalités économiques : les bourgeois-bohème peuvent se permettre de manger bio, pas les couches modestes. Il nous faut trouver une solution pour qu’une agriculture artisanale soit correctement rémunérée pas seulement par les consommateurs riches. Il faut arriver à rendre ces produits accessibles à tous. Il s’agirait de rémunérer les agriculteurs non seulement pour ce qu’ils produisent, mais pour les services qu’ils rendent à la terre et aux espèces. On pourrait, en tenant compte ces conditions régionales rémunérer les agriculteurs. Il suffirait de prendre les aides de la politique agricole commune qui sont des subventions – on traite les agriculteurs comme des mendiants qui ont besoin d’aide – sur une nouvelle base contractuelle pour services environnementaux. Les produits sains qui en résultent pourraient ainsi être vendus à un prix abordable sur les marchés.
Que pensez-vous de l’action du gouvernement français en matière d’agriculture aujourd’hui ? S’oriente-t-on vers une aide à cette transition ?
MDF : Non. Il faut parvenir à convaincre nos politiques à tous les niveaux. Il leur faudrait peut-être un certain courage, sachant qu’ils subissent des pressions de lobbyistes de compagnies financières ou pétrolières de l’agro-industrie. Ces lobbies sont puissants, fortunés. On peut éventuellement essayer de les contrer à travers le monde associatif, en montrant que des contre-exemples existent : des AMAP commercialisent des produits en circuit court, Terre de liens essaie d’installer des jeunes pratiquant des formes d’agriculture alternative, des parents d’élèves exigent que leurs enfants soient nourris au bio… Peut-être qu’ainsi le politique finira par nous écouter, tout en n’oubliant pas que les forces adverses sont très puissantes. Il faudrait neutraliser ces gens qui conseillent au plus mal notre paysannerie, il y a urgence.
Nathan Le Potier, Charly Rezé et Hugo Vosila